06 octobre 2008

Jeu de reflets infini sur les quatre côtés de la cour

De jour, les branches des arbres baguenaudent, dessinant la girafe et découpant des ombres mouvantes de papier ciselé et oiselé, dans lesquelles s’imaginent des formes insoupçonnées. Les deux arbres se ressemblent étrangement : la stature, la forme des feuilles, leur disposition sur chaque branche, les troncs fins et torses, les branches également réparties, les fruits mûrs à l’automne qui jonchent le sol et les rainures du toit de tuiles en forme de vagues.

Les dattes mâchées par les tourterelles tombent en purée sur les pavés de la cour déjà moussus et boueux les rendant inutilement glissants par temps de pluie, laissent des auréoles pourpres sur la table qui s’accordent presque parfaitement à la nuance de rouge violet des cadres de fenêtres et de portes (alliance subtile avec le camaïeu de gris des façades, gris profond de l’aile sud et pierres plus ou moins noircies sur les trois autres côtés) ; la couleur presque pourrissante des dattes tombées rejoint imperceptiblement la teinte brunie des cadres intérieurs et de la porte d’entrée à deux battants. Par contraste, le vert menthe vieilli (frigo, machine à laver, cendrier, reflets des bouteilles de bière vides), tout aussi typique des vieilles cuisines et salles de bain campagnardes suisses, y perd sa modernité réassumée en intérieurs karimesques. Les murs blancs, souffrant de quelques traces d’humidité sous les fenêtres, sont badigeonnés jusqu’à mi-hauteur d’un gris HLM écaillé. Les grenades orange aux fruits roses s’éclaboussent en étoiles sur le sol ou se coincent dans le creux d’une des vagues du toit. L’association de ces deux arbres dans une même cour est, paraît-il, aussi propitiatoire que celle des quatre caractères inscrits sur le panneau qui accueille les visiteurs et repousse les mauvais esprits à l’entrée : 吉祥如意 (fortune et bonheur).

Les croisées aux dessins géométriques, divisées en trois sur la largeur, en deux sur la hauteur, laissent passer la lumière automnale selon des horaires décalés (très tôt le matin à 5 heures, très tôt le soir à 18 heures), lumière chaude mais parfois parcimonieuse, filtrée encore par les moustiquaires vertes en haut, par des tissus clairs à motifs de fleurs ou de perroquets en bas et, pour les portes, vitrées elles aussi, donnant accès à des zones d’intimité (nos chambres, la salle de bain, les toilettes), par des papiers autocollants translucides, de mosaïques en vert, bleu et violet, qui créent de véritables kaléidoscopes dont les changements ne proviennent plus d’un mouvement giratoire au bout d’un cylindre, mais de l’ouverture et de la fermeture des battants. Les lucarnes, sur la paroi opposée aux fenêtres, donnent sur la rue au nord et nous bercent de sons mélangés d’insultes, des mélopées des tricycles offrant le recyclage de tous les déchets (mais parmi lesquelles nous n’avons toujours pas réussi à distinguer celle des charrettes bleues de la levée des poubelles), d’interpellations de seuil à seuil, de grondements de creusements (toute la rue est ouverte et refermée d’un jour à l’autre pour d’obscurs travaux de connexion et de branchements s’apparentant à une guerre de tranchées entre ouvriers et passants… je me faisais l’effet d’un sherpa quand, traînant valise et portant sac sur le dos, j’ai dû franchir les passerelles de planches branlantes pour arriver jusqu’à ma porte).

Les stries jaunes du contreplaqué de la table ronde jurent avec ses pieds chromés et avec les coussins en skaï bordeaux passé des chaises pliables. Le bambou ajouré de la chaise longue repose sa silhouette allongée entre nuages gris et rayon de soleil assombri d’envols de tourterelles, de balancements de feuillage, de bruissements de bambou, de pages trop vite tournées (romans en français) ou trop longtemps immobiles (romans chinois et cours de langue), de fumée de cafetière, tasses de thé et cigarettes, d’habits voguant sur la corde d’étendage.

La nuit, les jeux de lumières et reflets créent dans la cour du siheyuan un labyrinthe de foire aux miroirs déformants, une boîte noire de tirages sépia argentiques, surannés et recolorisés, un théâtre d’ombres chinoises. Les pavés de la cour, divisée d’une onde irrégulière créée par la lumière crue(lle) d’un lampadaire, réfractent des noirs et des blancs ressemblant à une partie de go inachevée, échos carrés des ombres et clartés onduleuses qui font briller d’un son de gong les tuiles du toit ouest ou nichent dans leurs creux et irrégularités le son mat et obscur d’un poisson de bois.

Par temps clair, le cône du réverbère attire, comme de minuscules moustiques vrombissants, les particules de poussière polluées et lourdes comme du plomb, pour que s’y forme une brume d’histoires de fantômes et de n’y revenons(-nants) pas. La lanterne rouge grillagée de l’aile est diffuse sa calme lueur, ambiance « levez les lanternes rouges » d’Adieu ma concubine, ondule le sol de serpentines allusions, surquadrille les croisées et brouille la vue, tandis que l’éclairage de projecteurs de scène ou de cinéma des ampoules nues du nord inonde le moindre recoin et détail d’un éclat à peine atténué par le feuillage du grenadier et que la lanterne ouest, encadrée de verre poli, perce tout juste l’ombre pour envelopper de sa lueur assourdie les selles, chromes tordus et sonnettes rondes de nos vélos transis (-toires, -tors, -tordus).

Par temps de pluie, mon ombre avec chapeau pointu des rizières, les flaques, des étincelles de gouttes comme un son et lumières, le crépitement des rayons de pluie, créent une atmosphère sans gueule, décalée et irréelle, qui fait frissonner des pieds mouillés aux cheveux humides, augure de traversées obligées somnambuliques, hypnotiques, rocambolesques et périlleuses, nimbe d’imaginaire une cour et un agencement si carrés, qu’il semble extraordinaire qu’ils en viennent à évoquer et provoquer autant d’arabesques acrobatiques.
Ne manquez pas les photos de notre coin de paradis.

Posté par lorellou à 13:17 - - Commentaires [1] - Permalien [#]


Commentaires sur Jeu de reflets infini sur les quatre côtés de la cour

    sens/souffle/détail

    Ma Sophie, un instant tu as fait de moi un peintre, me tendant jusqu'à la palette, suggérant la gamme de motifs et les angles, précisant la source de lumière. et soudain, c'est ta voix que j'entends, amoncellements, sucs, tes tournures à en perdre l'haleine, elle n'a plus de souffle, je me dis. et cette pensée même me ramène à tes respirs, là-bas au centre de l'univers, dans un carré, à cet instant.
    Ici Paris, bien peu de temps pour goûter à autre chose que mes cours et devoirs, je trace et trace au demi-milimètre près, et 1 cm me semble si grand maintenant qu'on pourrait s'y noyer. Je taille mes doigts, affûte mes phalanges et huile mes métacarpiens : mes mains enfin deviennent mon outil.
    ma Sophie je t'enveloppe de pensées tendres comme une mousseline de soie.

    Posté par K, 07 octobre 2008 à 22:12 | | Répondre
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