09 juin 2009
Départs
Je rame,
Je rame,
Je marche,
alanguie, sur la crête (croûte) des choses (bruits, images, rencontres et
envies) qui écument et s’effacent à la surface, éparses. J’essaie de
rassembler, embrasser, enlacer ces écheveaux de vie qui s’échappent et tissent
malgré tout des paillassons de hasards incongrus. Je m’épuise, m’éteins,
m’exténue à laisser glisser la trame ténue qui relie ma mémoire à mes souvenirs
et mes prédictions à un devenir de répétitions et leurs variations inévitables,
accordées secrètement à la ligne de bas(s)e de mes improvisations et
fioritures. Hasard, nécessité, 缘分 (yuanfen, affinités électives,
destin…), Vie et destin (Vassili
Grossman), entrelacés entre les doigts d’une Parque parcimonieuse, parvis,
pavillons, peligros, prévisions précaires et précarité probable.
L’ombre de mon vélo,
Le chuintement sableux d’un balai de
fagots de blé sur des pavés descellés,
Les reflets aux quatre coins de la
cour,
Le jus poisseux coulant des grenades
vertes et l’odeur enivrante des minuscules étoiles du dattier,
Les doutes, cauchemars, rêves
idylliques et étirements de la cour meublée d’ombres de vents, canicules,
clairs de lune et enneigements,
Le lent ronronnement du frigo et les
gargouillis de bulles de la fontaine,
Les crêpes de 烤鸭(canard laqué),
Les 相声(xiangsheng)
et 快板(kuaiban),
Le couple en pyjama grignotant
accroupi des 瓜子(graines de
tournesol),
Les réunions sur bas tabourets,
Les éventails et ventres à l’air,
Les slogans omniprésents d’une
société harmonieuse (和谐社会) et d’une ville
de culture (文化城市),
Les oiseaux en cage, les crevettes
mercurées en aquariums, les fleurs au compte-goutte,
Les miliciens anorexiques dont
l’uniforme kaki ne semble tenir que par la large ceinture de cuir qui fait
presque deux fois le tour de leur taille
Les brassards rouges trop lâches des
volontaires de quartier,
Les poussières et déblaiements,
Les saveurs et pudeurs,
Le bruissement des blattes rampant
dans le bambou et les plis des rêves transpirants,
Les écailles du temps,
Les serviettes minuscules, miteuse,
humides,
Les cartons aux enjoliveurs et les
pommes de rétroviseur,
Les étourneaux siffleurs et les
étourdis péteurs,
L’accumulation comme principe
d’efficacité,
La vie au rythme du soleil et des
ombres, à la coloration du ciel et de ses intempéries,
Les engueulades de rue qui attirent
aussitôt des foules de curieux sinon rassemblés en cercle serré autour d’un
plateau d’échecs ou de 围棋(go),
Les confidences nocturnes chuchotées
sous ma fenêtre,
Les dérives de rêves étranges,
Le chant de l’oiseau moqueur…
La liste
s’allonge à mesure que le départ approche. Quand tout vous manque déjà jusqu’à
la déchirure. Préambules d’amertumes dissous dans une eau d’espoirs fumeux,
bouillonnement d’idées crevant à la surface.
Les
déambulations, flâneries et parcours obligés des mêmes rues et 胡同(hutong)
révèlent sur fond gris la saillie de nouveaux détails : destructions et
reconstructions, nouvelles échoppes, nouveaux produits proposés au fil des
saisons, rythme qui nous a emmenées du 吃饭了没有?(déjà mangé ?) au 多穿点儿衣服(habillez-vous chaudement), du 出去了?(vous sortez ?) au 晒,带日伞 (le soleil tape, prenez une
ombrelle). Les pulls se sont progressivement rajoutés, puis est apparue la
doudoune sac de couchage, jusqu’au retour des pyjamas, shorts et minijupes.
L’habitude
endormante quitte ses couches paralysantes sous l’impulsion du prochain départ
et l’incertitude du retour. Je réalise que je ne me souviens plus quand j’ai vu
pour la première fois l’éboueur sur son tricycle bleu, quand j’ai reconnu son
visage dans la masse, quand nous nous sommes souris puis salués pour la
première fois et, aussi, que je ne lui dirai pas au revoir. Je me plains de
faire le compte des dernières fois et me hâte d’en inaugurer de premières. Les
départs d’autres avant moi s’amoncellent et semblent malignement précipiter le
mien et mes anciens départs retentissent, ceux sans regrets, les impatients,
les douloureux, ceux du voyage qui promettent un retour, ceux que l’on croyait
définitifs, ceux où quelque chose vous reste et ceux où l’on abandonne tout
derrière soi, ceux de la colère et ceux de la promesse…
Je rame en
vain à contre-courant du temps qui m’emporte.
22 avril 2009
Vietnam
“Cette crudité de verdure inouïe” (Céline,
Voyage au bout de la nuit)
Sensations inouïes… de l’humus trop
meuble s’enfonçant sous les semelles par accumulation pérenne de végétaux en
décomposition et de leur grouillement lynchéen-michalcien de fourmis et
termites au-dessous ; assourdissement des bruits citadins de
vrombissements de motos en ribambelles et du bruissement de familière étrangeté
de la jungle environnante engloutissante.
Aux crissements des ailes de grillons, si forts que leurs harmoniques se mêlent jusqu’à obtention par fusion d’un son strident aux envoûtantes modulations, se superposent au lointain, à la périphérie d’une bulle de son créée par les rideaux humides des méandres du fleuve, les touk-touk des moteurs à deux temps des barges et péniches de pêche, brassages intangibles de matière fluide par lesquels l’eau dans des réminiscences cauchemardesques se souvient de l’espoir et de la menace de pales d’hélicoptères épuisant inutilement l’air (du ventilateur anémique des nuits d’insomnie tropicales aux fantasmes d’un Apocalypse Now sans cesse en instance de répétition).
Angkor
Assujetties à la liane
Poussent les statues
Visages encombrants du mystère
Et gardiennes du temps
Et bla, et bla, et bla…
(Comme une
impression de déjà-dit et tout se répète, et oui !)
Les légendes se disséminent en îlots
dans un espace (autrefois) virginal (la vierge enfantant d’une innombrable
progéniture), se fractionnent en cases immenses d’une légende-legendi-lecture d’avant l’envahissement
par les spirales des lianes et les oublis du temps, se fondent dans le
croulement des ruines, se superposent. Elles se suivent et se déroulent selon
les indications averties de guides érudits, dans et contre le sens des
aiguilles d’une montre, d’Est en Ouest, de Nord en Sud, depuis le stupa
Nord-Ouest du deuxième périmètre (précisions qui révèlent l’émerveillement
premier des découvreurs veinards, en de savantes reconstitutions spatiales à
l’exhaustivité impossible et aveu d’échec à l’éternité).
Elles – légendes – se recomposent ensuite,
en souvenir de gestes citées en arabesques gravées dans la pierre friable immuable
de la mémoire. Derrière le panneau des paupières, rougeoyantes à la fine et
mouvante membrane de la peau et aux ombres rapides de crépuscules tropicaux
évanouis, elles revivent encore et bougent sans cesse, se meuvent en
ondulations anguleuses de devatas
figées et gracieuses, se contorsionnent en batailles et amours, se recomposent,
s’alignent en faces gigantesques et grotesques ornées d’énigmatiques et
ironiques sourires de Bouddhas contentés…
Les figures du Mahābhārata et du Rāmāyana s’acharnent à vaincre des hordes de
barbares simiesques en cortèges de courtisanes et d’archers surmontés
d’éléphants et de garudas chevauchés
par des dieux cruels, s’affrontent en files interminables d’adversaires pour
conquérir un royaume, se liguent en myriades d’alliés brassant la mer d’un
serpent monstrueux enchaîné à un pivot de tortue immortelle pour produire des
nuées d’apsaras volants… Des oiseaux
minuscules et des fruits mûrs se nichent dans les frondaisons stylisées et,
dans les coins, se cachent des supplices raffinés, des affections dissimulées
et des deuils vengeurs ou fidèles…
Dans l’air chaud et vibrant, les
stridulations d’insectes, les moiteurs végétales, les effluves d’un visiteur, le
tressaillement d’une pierre enfouie dans le sable ; dans les nuances de
lumière, mêlées à la patine des pierres, au velouté des mousses, aux éclats
métalliques des racines, aux écaillements rouges et pourpres des peintures, au
flash d’une photo de groupe, à la réverbération d’une feuille ou d’un
nuage ; dans le puzzle vacillant d’un empilement de plots, de pierres
vertes sur rousses, rouges sur mauves, grises sur poreuses, dans la tour de
Pise d’un labyrinthe de culs-de-sac et de puits inversés, d’érections de lingams
et de trous de termitières… : apparaît un sourire, s’efface une gaudriole,
se remonte pied sur tête un assemblage inédit, vibre une aile de libellule,
disparaît un soupir, renaît une autre histoire.
Angkor (plus exactement, Siem Reap) devient aussi : une
ville autour de « rien » qui rassemble, deux rues qui longent un
fleuve illuminé de lanternes, une rue de bars aux mojitos passables mais dangereux pour l’harmonie, des guesthouses pour tout public (ceux qui
veulent le bruit et la fureur après tant de silence et d’introspection et ceux
qui non), la foule qui gêne dans l’ascension mais se retire opportunément aux
dernières lueurs, les pistes de sable et les ornières, le Cambodge à
découvrir, les maisons sur pilotis, etc. Quand les légendes se prostituent… WE
COME.
01 avril 2009
Lost between life and death

Ce n’est pas un poisson d’avril…
To be continued…
06 mars 2009
Itinéraires parallèles
Itinéraires parallèles
Lectures qui font dériver le voyage
vers d’autres horizons ou vous y ramènent par d’étranges raccourcis de
l’espace, du temps et de la pensée…
Vicky Baum, Shanghai Hôtel (1949, Paris, Phébus libretto, 1997) :
Revenir en Chine quand on s’en
éloigne, reflets d’ambiance coloniale retrouvés dans l’architecture des
bâtiments jaunes et décrépis de Hanoi, dans l’atmosphère d’imaginaire
conspiration du Foreign Correspondents Centre de Phnom Penh.
Pékin-Nanning, Nanning-Hanoi, Hanoi, 16-18 janvier
Jean-Baptiste Del Amo, Une éducation libertine (Paris, NRF
Gallimard, 2008) :
La description des bouges de Paris
et de ses rues comme des égouts fournissent un répertoire non négligeable
d’adjectifs applicables à l’aube aux vestiges d’un marché ou aux relents
d’ordures qui s’exhalent au coin des ruelles.
La froide manipulation des âmes et
la torture physique : ouverture du procès du responsable de S21, la prison
des Khmers rouges, Phnom Penh, mardi 17 février 2009.
Hanoi, Hoian, 19-22 janvier
Jean-Marie Blas de Roblès, Là où les tigres sont chez eux (Paris,
Zulma, 2008)
Une nuée d’impressions directement palpables.
Des allers-retours dans le temps et l’espace.
"-... Et chez vous, il y a
aussi des jaguars dans la mata?
- Non.
- Et des tatous?
- Non plus...
- Des boas, des fourmiliers, des
perroquets?
-... Nous avons des trains à grande
vitesse, des Airbus et des fusées, Joao, des ordinateurs qui calculent plus
rapidement que nos cerveaux et contiennent des encyclopédies complètes. Nous
avons un grandiose passé littéraire et artistique, les plus grands parfumeurs,
des stylistes géniaux qui fabriquent de magnifiques déshabillés dont trois de
tes vies ne suffiraient pas à payer l'ourlet. Nous avons des centrales
nucléaires dont les déchets resteront mortels pendant dix mille ans, peut être
plus, on ne sait pas vraiment...Tu imagines ça, Joao, dix mille ans! Comme si
les premiers Homo sapiens nous avaient légué des poubelles assez infectes pour
tout empoisonner autour d'elles jusqu'à nos jours! Nous avons aussi des bombes
formidables, de petites merveilles capables d'éradiquer pour toujours tes
manguiers, tes caïmans, tes jaguars et tes perroquets de la surface du Brésil.
Capables d'en finir avec ta race, Joao, avec celle de tous les hommes! Mais,
grâce à Dieu, nous avons une très haute opinion de nous-même."
Là où les tigres sont chez eux (pp.326-327)
Hoian, Saigon, delta du Mékong (Ben Trê, île de Binh
An), Mui Ne, 23-30 janvier
Une relation dangereuse : une merde déprimante de plus à ajouter aux bénéfices
des hasards généralement malheureux des échanges de bouquins dans les guesthouses (il n’y avait même pas de
SAS qui s’ouvre automatiquement aux pages d’exploits sexuels exotiques…).
Mui Ne, 31 janvier-2 février
Philip Roth, Quand elle était gentille (1966, Paris, folio Gallimard, 1971)
Ouf, nouvel arrivage…
Saigon, 2-3 février
Don Delillo, Bruit de fond
Saigon, île de Phu Quoc, 4-6 février
Ian Rankin, Ainsi saigne-t-il (1995, Paris, folio Gallimard, 2000)
Ile de Phu Quoc, Chau Doc (delta du Mékong), 7-9
février
Raphaël Constant, Eau de café (Paris, Grasset, 1991) :
La langue chaleureuse mâtinée de
créole et surtout le rythme obsessionnel de la mer crainte à laquelle on tourne
le dos va définitivement mieux avec les vagues de la mer de Chine occidentale
qu’avec les relents figés du Mékong.
Chau Doc, Phnom Penh, 10-12 février – Mui Ne, 20-21
février
Graham Green, Le troisième homme
Phnom Penh, Siem Reap, Phnom Penh, Mui Ne, 13-19
février
Amitav Ghosh, Le pays des marées (2004, Paris, Laffont, 10/18, 2006)
« A la nuit tombante, le bateau
aborda un méandre menant à un large chenal. La rive opposée, à plusieurs
kilomètres de là, avait déjà sombré dans l’obscurité, mais, au milieu du
fleuve, se dressait une sorte de palissade flottante. Piya s’empara de ses
jumelles et découvrit qu’il s’agissait en fait d’un groupe de six barques de
pêche, de même facture que celle sur laquelle elle se trouvait. Les bateaux
étaient étroitement liés l’un à l’autre, bord à bord, et encordés contre le
courant par une multiplicité de bouts. Bien qu’ils fussent à plus d’un
kilomètre, Piya avait une vue très nette des équipages se livrant à leurs
diverses activités. Certains pêcheurs assis, seuls, fumaient leurs bidis ; d’autres buvaient du thé ou
jouaient aux cartes ; quelques-uns tiraient de l’eau de la rivière dans
des seaux en acier pour laver leurs vêtements ou des ustensiles. Une barque, au
centre du groupe, expédiait des volutes de fumée, et elle devina que c’était là
que devait se préparer le dîner en commun. Un spectacle à la fois familier et
curieux. Il lui rappelait des hameaux sur les rives du Mékong et de
l’Irrawaddy : là-bas aussi, à l’approche de la nuit, le temps semblait à
la fois s’accélérer et s’immobiliser, des spirales paresseuses de fumée
s’élevant dans la pénombre, tandis que des baigneurs descendaient en hâte vers
la rivière pour se laver de la poussière de la journée. Mais la différence,
ici, c’était que ce village avait déserté la rive et s’était ancré en plein
milieu du fleuve. Pourquoi ? » (pp. 102-103)
« Sous la peau de la poitrine
du pêcheur, les côtes saillaient telle les cannelures d’une boîte de conserve
débarrassée de son étiquette. L’eau formait des dessins autour de lui,
dégoulinant le long des contours de son corps comme d’une fontaine à étages.
Quand le père et le fils eurent
terminé, ce fut le tour de Piya. Un seau d’eau fut tiré et l’abri dissimulé par
le sari. Dans l’espace confiné du bateau, il n’était pas facile de changer de
place : impossible pour les trois occupants d’être debout en même temps,
et ils durent donc se mettre sur le ventre et se glisser en se tortillant sous
le taud cerclé, coudes, hanches et ventres mélangés. (…)
Piya émergea de l’autre côté pour
découvrir un fleuve vif-argent. Toutes les étoiles, à part les plus brillantes
avaient été obscurcies par la lune, et il n’y avait pas d’autre lumière, ni sur
terre ni sur l’eau. Pas le moindre son, hormis le clapotis de l’eau, car le
rivage était si loin que même les insectes de la forêt étaient inaudibles.
Jamais, sauf en haute mer, la trace humaine ne lui avait paru aussi faible,
proche de l’indétectable. » (p. 105)
« Je les imaginais, ces milliers de gens, avançant, sans autre désir que
de plonger de nouveau les mains dans la boue douce et tendre de notre pays des
marées. Je les voyais arrivant, jeunes et vieux, ingambes ou boiteux, leur vie
en balluchon sur la tête, et je compris que c’était d’eux que parlait le Poète
quand il disait :
Chaque obscur retournement du monde
ainsi a ses déshérités auxquels n’appartient plus ce qui était et pas encore ce
qui s’approche (Rainer Maria Rilke, « Septième élégie », in Elégies de Duino) ». (pp. 199-200)
Saigon, Hanoi, 22-24 février
Andreï Makine, La vie d’un homme inconnu (Paris, Seuil, 2009)
Hanoi, 24-25 février
W. Wilkie Collins, La Dame en blanc (XIXe s., Paris Phébus libretto, 1995)
Nanning, Nanning-Pékin, 25-26 février
30 janvier 2009
Delta du Mékong
Le long des rives du Mékong au
matin, à l’heure où l’eau boueuse et presque stagnante dégage encore une brume
légère, le bateau s’engage dans les canaux de l’île An Binh. Le jeune pilote
est accompagné de sa petite amie, silencieuse au fond de l’embarcation, à
laquelle il conte fleurette lors des escales inintéressantes qui ponctuent la
promenade (pépinière d’arbres fruitiers, rice popcorn explosant au contact du
sable noir chauffé puis tamisé, boutique de souvenirs où l’on chante Frère Jacques
en vietnamien aux touristes français). Le jeune home conduit le pied
nonchalamment posé sur le volant, les bras croisés et ses oreilles décollées
dépassant de la casquette. Le bateau à fond plat, surmonté d’un auvent d’osier
qui dessine un arc convexe de la proue à la proue, passe devant les maisons
basses du delta, toit de feuilles de palmier tressées et murs de tôle ondulée
(ou l’inverse), maisons vertes ou roses avec terrasses à colonnades, cabanes de
bois sur pilotis flanquées d’une petite cabine-toilettes ou simple pièce de
briques brutes. La grande pièce du devant, toutes persiennes ouvertes, donnant
sur le fleuve, on peut voir de loin luire au fond l’autel fleuri et la télévision
déjà allumée. Enfants et vieillards, hommes et femmes, peuple de l’eau accroupi
sur la plate-forme au-dessus du fleuve, un fleuve qui se fait cuisine pour
laver la vaisselle et rincer les légumes, buanderie pour frotter le linge sur
une planche, salle de bains pour les ablutions et se laver les dents ou
baignoire pour s’y plonger en slip jusqu’à la taille et se gratter
énergiquement sous les aisselles, piscine pour une petite fille en pyjama rose
fuchsia qui fait des bombes depuis le ponton, affluvit en se bouchant le nez et
remonte en nous faisant de grands signes ; mais aussi fleuve qui se fait
fontaine pour y puiser des seaux et des arrosoirs pour abreuver les
bougainvillées roses, fleuve-poubelle pour les épluchures de fruits, les sacs
plastique, les barquettes de sagex, vivier pour les poissons-anguilles, terrain
de jeu pour les grenouilles, enclos pour l’élevage des canards blancs, égout
des eaux savonneuses et usées.
D’un des bateaux-maison à proue
bleue et yeux rouges, blancs et noirs de part et d’autre, au bout de laquelle brûle
l’encens devant l’autel encadré de fleurs fraîches orangées, un jeune homme enveloppé
de ses couvertures surgit en se frottant les yeux. Au large de l’île, les
couples de pêcheurs relèvent les nasses qu’ils ont traînées dans leur sillage
en remontant le fleuve à contre-courant. Au marché flottant de Cai Be, fermé
pour cause de festivités du Têt, les famille habitent plusieurs bateaux amarrés
côte à côte et sur les ponts de poupe derrière les cabines de pilotage, les
cordes à linge laissent onduler des banderoles de drapeaux dépareillés de chaussettes,
pantalons et chemise colorés et délavés. La rue principale, où circulent des
barges plates que godillent des rameuses debout, est un bassin sur lequel
donnent les boutiques, les cafés aux chaises lilliputiennes, la station
d’essence et l’église qui trône au bout de cette longue rue aquatique.
La vie nonchalante de l’après-midi
à l’heure de la sieste se déroule aussi lentement que s’écoulent les eaux figées
charriant leurs grappes de jacinthes d’eau, bouquets mouvants de tiges souples
et de racines sans ancrage parsemés de fleurs blanches qui enlacent les arbres immergés
jusqu’à la taille, bouchent certains canaux secondaires et colonisent à la dérive
loin au large du golfe du Siam. Dans les barques-pirogues, un pêcheur semble échoué
dans une prairie, une femme édentée trie les escargots d’eau par taille et espèce,
une famille s’affuble de casques de moto en lieu et place du traditionnel
chapeau conique attaché sous le menton par un foulard aux couleurs vives. Sur
les terrasses ombragées, des pieds nus ou des yeux curieux éveillés par le
bruit du moteur dépassent des hamacs, des enfants s’élancent pour nous suivre
en courant de bananier à cocotier sur le sentier qui borde la berge, creusé par
les allers-retours des motos pétaradantes, des femmes parlent et rient en berçant des
nourrissons, des bambins rafraîchissent leurs fesses nues sur le carrelage à
motifs verts et blancs.
Sur les arches graciles
enjambant les canaux, motos et vélos se croisent à coups de klaxon et sonnette.
Sur les vélos, les
jeunes filles qui rentrent de l’école en uniformes qui n’en
sont pas et ont la grâce de l’habit traditionnel féminin : tissu blanc
vaporeux, longue robe près du corps, à manches longues haut col, fendues
jusqu'à la taille et portée sur des pantalons légers et flottants. Sur les
motos, leurs aînées chevauchent, harnachées des pieds à la tête par peur
d’obscurcir leur teint : casque de moto rose à Snoopy, visière et mentonnière,
lunettes de soleil, masque chirurgical en coton fleuri, gants longs de nylon
blanc ou de laine fluorescente, veste de survêtement à capuchon, jeans serrés à
paillettes, chaussettes rayées à gros orteil séparé dans les tongs à talons.
27 janvier 2009
Chuc Mung Nam Moi!
Saïgon, le 27 janvier 2009
Chuc Mung Nam Moi!
Bonne année du bœuf 2009 !
Loin du froid pékinois, j’oublie le
chinois pour me plonger dans les inflexions mélodiques du vietnamien, les
méandres du delta du Mékong, la chaleur moite, les couleurs chatoyantes, les
goûts frais, mentholés et marins, les vagues de dunes et d’océan, les
enchevêtrements végétaux, le charivari festif du Têt (roulements de tambours,
claquements de cymbales, acrobaties de la danse des lions et du dragon), les
rues chaotiques (klaxons assourdissants du tourbillon des motos), l’air marin
et les effluves fluviales… Les orteils à l’air et la peau moite, je te souhaite
de rencontrer la même chaleur et d’aussi beaux sourires que ceux qui
fleurissent sous mes yeux. Je te convie à venir en imagination pour un tour à
bicyclette dans les rizières.
T’embrasse humidement, chaudement et
transpiramment.
Chuc Mung Nam Moi!
Bonne année du bœuf 2009 !
En espérant le retour des vaches
grasses…
Nous avons fêté le Nouvel An, ici le
Têt, avec des foules incroyables, des tsunamis de motos et un charivari à
décorner les bœufs. Feux d’artifice et roulements de tambours endiablés,
lâchers de ballons et profusion de pêchers et d’orangers en fleurs, comme des
arbres de Noël, acrobaties et gaieté de la danse des lions et dragons sous les
yeux émerveillés des gamins. La cuisine, les cafés et les (jus de) fruits sont
des délices, la chaleur moite une renaissance après les gels pékinois et les
paysages verdoyants et aquatiques un régal… sans parler de la plage, de la mer
et du sable !
Un beso chaud et humide.
Chuc
Mung Nam
Bonne année du bœuf 2009 !
Le soleil et la chaleur moite ne
nous ouvrent pas seulement les yeux sur les innombrables nuances du vert
(rizières, palmiers, luxuriance junglesque, feuilles de banane…), mais aussi
sur l’étourdissement de couleurs de la fête du Têt (lions et dragons, pêchers
en fleurs et orangers décorés comme des arbres de Noël, feux d’artifice…). Et
les oreilles : pétards et tambours, tourbillon incessant des klaxons des
motos, inflexions bizarres du vietnamien… Et les papilles : menthe et
coriandre, terre et mer, sauce de poisson et fruits inconnus, café fort et
bière légère… Et les narines : sel marin et effluves fluviales,
chrysanthèmes et bougainvillées, jungle humide et pots d’échappement…
Un
beso tropical.
Until you have seen rice fields in
all different stages of growth you don’t realize how many shades of green there
can be. VISIONARY VIETNAM
24 décembre 2008
Chungking Express
Perdez-vous dans le regard de mon ami calligraphe et sinologue/phobe Cyril Tikhomiroff pour de belles photos :
de Hong Kong
de Chine
de Macao
Et dans celui de mon amie journaliste sinophile Christina Lionnet pour d'autres magnifiques photos (et le livre s'achète si vous êtes à court d’idées pour Noël).
Macao
Jacques Brel, La chanson de Jacky
"Même si un jour à Macao
Je deviens gouverneur de tripot
Cerclé de femmes languissantes
Même si lassé d'être chanteur
J'y sois devenu maître chanteur
Et que ce soit les autres qui chantent
Même si on m'appelle le beau Serge
Que je vende des bateaux d'opium
Du whisky de Clermont-Ferrand
De vrais pédés de fausses vierges
Que j'aie une banque à chaque doigt
Et un doigt dans chaque pays
Et que chaque pays soit à moi
Je sais quand même que chaque nuit
Tout seul au fond de ma fumerie
Pour un public de vieux Chinois
Je rechanterai ma chanson à moi
Celle du temps où je m'appelais Jacky
Être une heure une heure seulement
Être une heure une heure quelquefois
Être une heure rien qu'une heure durant
Beau beau beau et con à la fois"
Pour une
autre plongée lyrique, signée Antoine Volodine.
Et pour l’imagination
spatiale.
Chungking Express
Les rues de Hong Kong se teintent de l’ennui de la Grande Hébétude et de « la mélancolie présomptueuse de l’éternité » insufflées par les longues digressions alambiquées de La Montagne magique (Thomas Mann), qui pénètrent le climat subtropical de tempêtes de neige et de solitudes glaciaires, de mondanités bourgeoises et de jeux de hasard abstraits, sur fond de fourmilière paniquée par les derniers soubresauts boursiers. Le Peak en paraîtrait presque enneigé sous la pleine lune et les milliards d’ampoules s’embuent de flocons à mes yeux myopes qui aimeraient tant éviter sapins de Noël et vendeurs à bonnets de Père Noël.
Encore l’une de ces villes où l’on
change de rive…
Tsim Sha Tsui, ses mythiques Mirador
et Chungking Mansions décrépites, ses hordes de Pakistanais qui poussent dans
les boutiques de tailleur et d’électronique, ses déplacements de cartons et de
sacs à carreaux, ses « massage, massage » pareils au vrombissement
des mouches, ses backpackers décatis mêlés à la foule des consommateurs de
Rolex-Patek-Prada.
De l’autre côté, au prix modique
d’une traversée sur ces ferries nonchalants dont on bascule les dossiers des
sièges à chaque changement de rive, Central et ses tours (trous) bancaires, ses
passerelles labyrinthiques au-dessus des vieux trams à impériale
bringuebalants, son escalator géant au-dessus des ruelles de bazar sillonnées
d’écoulements d’eau de poisson, de parfums d’encens, d’odeurs de plats de tous
les coins du globe, ses trois pièces sombres chemises blanches empesées et
fines cravates noires derrière lesquelles glissent les cocktails de la
déconfiture, ses trottoirs aux portes de rideaux rouges devant lesquelles
chevauchent, dénudées, de philippines putes sur des tabourets de bar.
Du quarante-neuvième étage d’un
typique appartement hongkongais -id est,
minuscule- tout cela semble vain comme le grondement de la circulation, le jeu
de lego des immeubles enchevêtrés, l’équilibre précaire de tours longilignes ne
bénéficiant que de l’assise insuffisante d’une superficie ridicule,
l’exubérance des lumières, l’intensité urbaine menacée de tous côtés par la
végétation luxuriante qui croule des montagnes environnantes et par les
vagues démesurées que pourrait soulever le prochain typhon.
Les
plages de sable désertes des îles délaissées, la mélodie incompréhensible du
cantonais, les traversées paresseuses au touk-touk somnambule des ferries, les
mélanges bigarrés des races, les cahotements du tram et la marche rythmée qui
suit le flux apparemment erratique des passants sur passerelles suspendues
endorment cependant la conscience, indifférente aux dangers des tentacules du
dragon.
Pour d'autres descriptions de Hong Kong (Malraux et Wang Anyi).












