Beijing hutong de shenghuo

09 juin 2009

Départs

Je rame,

Je rame,

Je marche, alanguie, sur la crête (croûte) des choses (bruits, images, rencontres et envies) qui écument et s’effacent à la surface, éparses. J’essaie de rassembler, embrasser, enlacer ces écheveaux de vie qui s’échappent et tissent malgré tout des paillassons de hasards incongrus. Je m’épuise, m’éteins, m’exténue à laisser glisser la trame ténue qui relie ma mémoire à mes souvenirs et mes prédictions à un devenir de répétitions et leurs variations inévitables, accordées secrètement à la ligne de bas(s)e de mes improvisations et fioritures. Hasard, nécessité, 缘分 (yuanfen, affinités électives, destin…), Vie et destin (Vassili Grossman), entrelacés entre les doigts d’une Parque parcimonieuse, parvis, pavillons, peligros, prévisions précaires et précarité probable.

L’ombre de mon vélo,

Le chuintement sableux d’un balai de fagots de blé sur des pavés descellés,

Les reflets aux quatre coins de la cour,

Le jus poisseux coulant des grenades vertes et l’odeur enivrante des minuscules étoiles du dattier,

Les doutes, cauchemars, rêves idylliques et étirements de la cour meublée d’ombres de vents, canicules, clairs de lune et enneigements,

Le lent ronronnement du frigo et les gargouillis de bulles de la fontaine,

Les crêpes de 烤鸭(canard laqué),

Les 相声(xiangsheng) et 快板(kuaiban),

Le couple en pyjama grignotant accroupi des 瓜子(graines de tournesol),

Les réunions sur bas tabourets,

Les éventails et ventres à l’air,

Les slogans omniprésents d’une société harmonieuse (和谐社会) et d’une ville de culture (文化城市),

Les oiseaux en cage, les crevettes mercurées en aquariums, les fleurs au compte-goutte,

Les miliciens anorexiques dont l’uniforme kaki ne semble tenir que par la large ceinture de cuir qui fait presque deux fois le tour de leur taille

Les brassards rouges trop lâches des volontaires de quartier,

Les poussières et déblaiements,

Les saveurs et pudeurs,

Le bruissement des blattes rampant dans le bambou et les plis des rêves transpirants,

Les écailles du temps,

Les serviettes minuscules, miteuse, humides,

Les cartons aux enjoliveurs et les pommes de rétroviseur,

Les étourneaux siffleurs et les étourdis péteurs,

L’accumulation comme principe d’efficacité,

La vie au rythme du soleil et des ombres, à la coloration du ciel et de ses intempéries,

Les engueulades de rue qui attirent aussitôt des foules de curieux sinon rassemblés en cercle serré autour d’un plateau d’échecs ou de 围棋(go),

Les confidences nocturnes chuchotées sous ma fenêtre,

Les dérives de rêves étranges,

Le chant de l’oiseau moqueur…

 

La liste s’allonge à mesure que le départ approche. Quand tout vous manque déjà jusqu’à la déchirure. Préambules d’amertumes dissous dans une eau d’espoirs fumeux, bouillonnement d’idées crevant à la surface.

Les déambulations, flâneries et parcours obligés des mêmes rues et 胡同(hutong) révèlent sur fond gris la saillie de nouveaux détails : destructions et reconstructions, nouvelles échoppes, nouveaux produits proposés au fil des saisons, rythme qui nous a emmenées du 吃饭了没有?(déjà mangé ?) au 多穿点儿衣服(habillez-vous chaudement), du 出去了?(vous sortez ?) au 晒,带日伞 (le soleil tape, prenez une ombrelle). Les pulls se sont progressivement rajoutés, puis est apparue la doudoune sac de couchage, jusqu’au retour des pyjamas, shorts et minijupes.

L’habitude endormante quitte ses couches paralysantes sous l’impulsion du prochain départ et l’incertitude du retour. Je réalise que je ne me souviens plus quand j’ai vu pour la première fois l’éboueur sur son tricycle bleu, quand j’ai reconnu son visage dans la masse, quand nous nous sommes souris puis salués pour la première fois et, aussi, que je ne lui dirai pas au revoir. Je me plains de faire le compte des dernières fois et me hâte d’en inaugurer de premières. Les départs d’autres avant moi s’amoncellent et semblent malignement précipiter le mien et mes anciens départs retentissent, ceux sans regrets, les impatients, les douloureux, ceux du voyage qui promettent un retour, ceux que l’on croyait définitifs, ceux où quelque chose vous reste et ceux où l’on abandonne tout derrière soi, ceux de la colère et ceux de la promesse…

Je rame en vain à contre-courant du temps qui m’emporte.

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22 avril 2009

Vietnam

“Cette crudité de verdure inouïe” (Céline, Voyage au bout de la nuit)

 

Sensations inouïes… de l’humus trop meuble s’enfonçant sous les semelles par accumulation pérenne de végétaux en décomposition et de leur grouillement lynchéen-michalcien de fourmis et termites au-dessous ; assourdissement des bruits citadins de vrombissements de motos en ribambelles et du bruissement de familière étrangeté de la jungle environnante engloutissante.

Aux crissements des ailes de grillons, si forts que leurs harmoniques se mêlent jusqu’à obtention par fusion d’un son strident aux envoûtantes modulations, se superposent au lointain, à la périphérie d’une bulle de son créée par les rideaux humides des méandres du fleuve, les touk-touk des moteurs à deux temps des barges et péniches de pêche, brassages intangibles de matière fluide par lesquels l’eau dans des réminiscences cauchemardesques se souvient de l’espoir et de la menace de pales d’hélicoptères épuisant inutilement l’air (du ventilateur anémique des nuits d’insomnie tropicales aux fantasmes d’un Apocalypse Now sans cesse en instance de répétition).

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Angkor

Angkor

Assujetties à la liane

Poussent les statues

Visages encombrants du mystère

Et gardiennes du temps

Et bla, et bla, et bla…

(Comme une impression de déjà-dit et tout se répète, et oui !)

 

Les légendes se disséminent en îlots dans un espace (autrefois) virginal (la vierge enfantant d’une innombrable progéniture), se fractionnent en cases immenses d’une légende-legendi-lecture d’avant l’envahissement par les spirales des lianes et les oublis du temps, se fondent dans le croulement des ruines, se superposent. Elles se suivent et se déroulent selon les indications averties de guides érudits, dans et contre le sens des aiguilles d’une montre, d’Est en Ouest, de Nord en Sud, depuis le stupa Nord-Ouest du deuxième périmètre (précisions qui révèlent l’émerveillement premier des découvreurs veinards, en de savantes reconstitutions spatiales à l’exhaustivité impossible et aveu d’échec à l’éternité).

Elles – légendes – se recomposent ensuite, en souvenir de gestes citées en arabesques gravées dans la pierre friable immuable de la mémoire. Derrière le panneau des paupières, rougeoyantes à la fine et mouvante membrane de la peau et aux ombres rapides de crépuscules tropicaux évanouis, elles revivent encore et bougent sans cesse, se meuvent en ondulations anguleuses de devatas figées et gracieuses, se contorsionnent en batailles et amours, se recomposent, s’alignent en faces gigantesques et grotesques ornées d’énigmatiques et ironiques sourires de Bouddhas contentés…

Les figures du Mahābhārata et du Rāmāyana s’acharnent à vaincre des hordes de barbares simiesques en cortèges de courtisanes et d’archers surmontés d’éléphants et de garudas chevauchés par des dieux cruels, s’affrontent en files interminables d’adversaires pour conquérir un royaume, se liguent en myriades d’alliés brassant la mer d’un serpent monstrueux enchaîné à un pivot de tortue immortelle pour produire des nuées d’apsaras volants… Des oiseaux minuscules et des fruits mûrs se nichent dans les frondaisons stylisées et, dans les coins, se cachent des supplices raffinés, des affections dissimulées et des deuils vengeurs ou fidèles…

Dans l’air chaud et vibrant, les stridulations d’insectes, les moiteurs végétales, les effluves d’un visiteur, le tressaillement d’une pierre enfouie dans le sable ; dans les nuances de lumière, mêlées à la patine des pierres, au velouté des mousses, aux éclats métalliques des racines, aux écaillements rouges et pourpres des peintures, au flash d’une photo de groupe, à la réverbération d’une feuille ou d’un nuage ; dans le puzzle vacillant d’un empilement de plots, de pierres vertes sur rousses, rouges sur mauves, grises sur poreuses, dans la tour de Pise d’un labyrinthe de culs-de-sac et de puits inversés, d’érections de lingams et de trous de termitières… : apparaît un sourire, s’efface une gaudriole, se remonte pied sur tête un assemblage inédit, vibre une aile de libellule, disparaît un soupir, renaît une autre histoire.

Angkor (plus exactement, Siem Reap) devient aussi : une ville autour de « rien » qui rassemble, deux rues qui longent un fleuve illuminé de lanternes, une rue de bars aux mojitos passables mais dangereux pour l’harmonie, des guesthouses pour tout public (ceux qui veulent le bruit et la fureur après tant de silence et d’introspection et ceux qui non), la foule qui gêne dans l’ascension mais se retire opportunément aux dernières lueurs, les pistes de sable et les ornières, le Cambodge à découvrir, les maisons sur pilotis, etc. Quand les légendes se prostituent… WE COME.

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01 avril 2009

Lost between life and death

2008_288


Ce n’est pas un poisson d’avril…

To be continued…


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06 mars 2009

Itinéraires parallèles

Itinéraires parallèles

 

Lectures qui font dériver le voyage vers d’autres horizons ou vous y ramènent par d’étranges raccourcis de l’espace, du temps et de la pensée…

 

Vicky Baum, Shanghai Hôtel (1949, Paris, Phébus libretto, 1997) :

Revenir en Chine quand on s’en éloigne, reflets d’ambiance coloniale retrouvés dans l’architecture des bâtiments jaunes et décrépis de Hanoi, dans l’atmosphère d’imaginaire conspiration du Foreign Correspondents Centre de Phnom Penh.

Pékin-Nanning, Nanning-Hanoi, Hanoi, 16-18 janvier

 

Jean-Baptiste Del Amo, Une éducation libertine (Paris, NRF Gallimard, 2008) :

La description des bouges de Paris et de ses rues comme des égouts fournissent un répertoire non négligeable d’adjectifs applicables à l’aube aux vestiges d’un marché ou aux relents d’ordures qui s’exhalent au coin des ruelles.

La froide manipulation des âmes et la torture physique : ouverture du procès du responsable de S21, la prison des Khmers rouges, Phnom Penh, mardi 17 février 2009.

Hanoi, Hoian, 19-22 janvier

 

Jean-Marie Blas de Roblès, Là où les tigres sont chez eux (Paris, Zulma, 2008)

Une nuée d’impressions directement palpables. Des allers-retours dans le temps et l’espace.

 

"-... Et chez vous, il y a aussi des jaguars dans la mata?

- Non.

- Et des tatous?

- Non plus...

- Des boas, des fourmiliers, des perroquets?

-... Nous avons des trains à grande vitesse, des Airbus et des fusées, Joao, des ordinateurs qui calculent plus rapidement que nos cerveaux et contiennent des encyclopédies complètes. Nous avons un grandiose passé littéraire et artistique, les plus grands parfumeurs, des stylistes géniaux qui fabriquent de magnifiques déshabillés dont trois de tes vies ne suffiraient pas à payer l'ourlet. Nous avons des centrales nucléaires dont les déchets resteront mortels pendant dix mille ans, peut être plus, on ne sait pas vraiment...Tu imagines ça, Joao, dix mille ans! Comme si les premiers Homo sapiens nous avaient légué des poubelles assez infectes pour tout empoisonner autour d'elles jusqu'à nos jours! Nous avons aussi des bombes formidables, de petites merveilles capables d'éradiquer pour toujours tes manguiers, tes caïmans, tes jaguars et tes perroquets de la surface du Brésil. Capables d'en finir avec ta race, Joao, avec celle de tous les hommes! Mais, grâce à Dieu, nous avons une très haute opinion de nous-même."


Là où les tigres sont chez eux (pp.326-327)

 

Hoian, Saigon, delta du Mékong (Ben Trê, île de Binh An), Mui Ne, 23-30 janvier

 

Une relation dangereuse : une merde déprimante de plus à ajouter aux bénéfices des hasards généralement malheureux des échanges de bouquins dans les guesthouses (il n’y avait même pas de SAS qui s’ouvre automatiquement aux pages d’exploits sexuels exotiques…).

Mui Ne, 31 janvier-2 février

 

Philip Roth, Quand elle était gentille (1966, Paris, folio Gallimard, 1971)

Ouf, nouvel arrivage…

Saigon, 2-3 février

 

Don Delillo, Bruit de fond

Saigon, île de Phu Quoc, 4-6 février

 

Ian Rankin, Ainsi saigne-t-il (1995, Paris, folio Gallimard, 2000)

Ile de Phu Quoc, Chau Doc (delta du Mékong), 7-9 février

 

Raphaël Constant, Eau de café (Paris, Grasset, 1991) :

La langue chaleureuse mâtinée de créole et surtout le rythme obsessionnel de la mer crainte à laquelle on tourne le dos va définitivement mieux avec les vagues de la mer de Chine occidentale qu’avec les relents figés du Mékong.

Chau Doc, Phnom Penh, 10-12 février – Mui Ne, 20-21 février

 

Graham Green, Le troisième homme

Phnom Penh, Siem Reap, Phnom Penh, Mui Ne, 13-19 février

 

 

 

Amitav Ghosh, Le pays des marées (2004, Paris, Laffont, 10/18, 2006)

 

« A la nuit tombante, le bateau aborda un méandre menant à un large chenal. La rive opposée, à plusieurs kilomètres de là, avait déjà sombré dans l’obscurité, mais, au milieu du fleuve, se dressait une sorte de palissade flottante. Piya s’empara de ses jumelles et découvrit qu’il s’agissait en fait d’un groupe de six barques de pêche, de même facture que celle sur laquelle elle se trouvait. Les bateaux étaient étroitement liés l’un à l’autre, bord à bord, et encordés contre le courant par une multiplicité de bouts. Bien qu’ils fussent à plus d’un kilomètre, Piya avait une vue très nette des équipages se livrant à leurs diverses activités. Certains pêcheurs assis, seuls, fumaient leurs bidis ; d’autres buvaient du thé ou jouaient aux cartes ; quelques-uns tiraient de l’eau de la rivière dans des seaux en acier pour laver leurs vêtements ou des ustensiles. Une barque, au centre du groupe, expédiait des volutes de fumée, et elle devina que c’était là que devait se préparer le dîner en commun. Un spectacle à la fois familier et curieux. Il lui rappelait des hameaux sur les rives du Mékong et de l’Irrawaddy : là-bas aussi, à l’approche de la nuit, le temps semblait à la fois s’accélérer et s’immobiliser, des spirales paresseuses de fumée s’élevant dans la pénombre, tandis que des baigneurs descendaient en hâte vers la rivière pour se laver de la poussière de la journée. Mais la différence, ici, c’était que ce village avait déserté la rive et s’était ancré en plein milieu du fleuve. Pourquoi ? » (pp. 102-103)

 

« Sous la peau de la poitrine du pêcheur, les côtes saillaient telle les cannelures d’une boîte de conserve débarrassée de son étiquette. L’eau formait des dessins autour de lui, dégoulinant le long des contours de son corps comme d’une fontaine à étages.

Quand le père et le fils eurent terminé, ce fut le tour de Piya. Un seau d’eau fut tiré et l’abri dissimulé par le sari. Dans l’espace confiné du bateau, il n’était pas facile de changer de place : impossible pour les trois occupants d’être debout en même temps, et ils durent donc se mettre sur le ventre et se glisser en se tortillant sous le taud cerclé, coudes, hanches et ventres mélangés. (…)

Piya émergea de l’autre côté pour découvrir un fleuve vif-argent. Toutes les étoiles, à part les plus brillantes avaient été obscurcies par la lune, et il n’y avait pas d’autre lumière, ni sur terre ni sur l’eau. Pas le moindre son, hormis le clapotis de l’eau, car le rivage était si loin que même les insectes de la forêt étaient inaudibles. Jamais, sauf en haute mer, la trace humaine ne lui avait paru aussi faible, proche de l’indétectable. » (p. 105)

 

« Je les imaginais, ces milliers de gens, avançant, sans autre désir que de plonger de nouveau les mains dans la boue douce et tendre de notre pays des marées. Je les voyais arrivant, jeunes et vieux, ingambes ou boiteux, leur vie en balluchon sur la tête, et je compris que c’était d’eux que parlait le Poète quand il disait :

Chaque obscur retournement du monde ainsi a ses déshérités auxquels n’appartient plus ce qui était et pas encore ce qui s’approche (Rainer Maria Rilke, « Septième élégie », in Elégies de Duino) ». (pp. 199-200)

 

Saigon, Hanoi, 22-24 février

Andreï Makine, La vie d’un homme inconnu (Paris, Seuil, 2009)

Hanoi, 24-25 février

 

W. Wilkie Collins, La Dame en blanc (XIXe s., Paris Phébus libretto, 1995)

Nanning, Nanning-Pékin, 25-26 février

 

 

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30 janvier 2009

Delta du Mékong

IMG_2656Le long des rives du Mékong au matin, à l’heure où l’eau boueuse et presque stagnante dégage encore une brume légère, le bateau s’engage dans les canaux de l’île An Binh. Le jeune pilote est accompagné de sa petite amie, silencieuse au fond de l’embarcation, à laquelle il conte fleurette lors des escales inintéressantes qui ponctuent la promenade (pépinière d’arbres fruitiers, rice popcorn explosant au contact du sable noir chauffé puis tamisé, boutique de souvenirs où l’on chante Frère Jacques en vietnamien aux touristes français). Le jeune home conduit le pied nonchalamment posé sur le volant, les bras croisés et ses oreilles décollées dépassant de la casquette. Le bateau à fond plat, surmonté d’un auvent d’osier qui dessine un arc convexe de la proue à la proue, passe devant les maisons basses du delta, toit de feuilles de palmier tressées et murs de tôle ondulée (ou l’inverse), maisons vertes ou roses avec terrasses à colonnades, cabanes de bois sur pilotis flanquées d’une petite cabine-toilettes ou simple pièce de briques brutes. La grande pièce du devant, toutes persiennes ouvertes, donnant sur le fleuve, on peut voir de loin luire au fond l’autel fleuri et la télévision déjà allumée. Enfants et vieillards, hommes et femmes, peuple de l’eau accroupi sur la plate-forme au-dessus du fleuve, un fleuve qui se fait cuisine pour laver la vaisselle et rincer les légumes, buanderie pour frotter le linge sur une planche, salle de bains pour les ablutions et se laver les dents ou baignoire pour s’y plonger en slip jusqu’à la taille et se gratter énergiquement sous les aisselles, piscine pour une petite fille en pyjama rose fuchsia qui fait des bombes depuis le ponton, affluvit en se bouchant le nez et remonte en nous faisant de grands signes ; mais aussi fleuve qui se fait fontaine pour y puiser des seaux et des arrosoirs pour abreuver les bougainvillées roses, fleuve-poubelle pour les épluchures de fruits, les sacs plastique, les barquettes de sagex, vivier pour les poissons-anguilles, terrain de jeu pour les grenouilles, enclos pour l’élevage des canards blancs, égout des eaux savonneuses et usées.

D’un des bateaux-maison à proue bleue et yeux rouges, blancs et noirs de part et d’autre, au bout de laquelle brûle l’encens devant l’autel encadré de fleurs fraîches orangées, un jeune homme enveloppé de ses couvertures surgit en se frottant les yeux. Au large de l’île, les couples de pêcheurs relèvent les nasses qu’ils ont traînées dans leur sillage en remontant le fleuve à contre-courant. Au marché flottant de Cai Be, fermé pour cause de festivités du Têt, les famille habitent plusieurs bateaux amarrés côte à côte et sur les ponts de poupe derrière les cabines de pilotage, les cordes à linge laissent onduler des banderoles de drapeaux dépareillés de chaussettes, pantalons et chemise colorés et délavés. La rue principale, où circulent des barges plates que godillent des rameuses debout, est un bassin sur lequel donnent les boutiques, les cafés aux chaises lilliputiennes, la station d’essence et l’église qui trône au bout de cette longue rue aquatique.

La vie nonchalante de l’après-midi à l’heure de la sieste se déroule aussi lentement que s’écoulent les eaux figées charriant leurs grappes de jacinthes d’eau, bouquets mouvants de tiges souples et de racines sans ancrage parsemés de fleurs blanches qui enlacent les arbres immergés jusqu’à la taille, bouchent certains canaux secondaires et colonisent à la dérive loin au large du golfe du Siam. Dans les barques-pirogues, un pêcheur semble échoué dans une prairie, une femme édentée trie les escargots d’eau par taille et espèce, une famille s’affuble de casques de moto en lieu et place du traditionnel chapeau conique attaché sous le menton par un foulard aux couleurs vives. Sur les terrasses ombragées, des pieds nus ou des yeux curieux éveillés par le bruit du moteur dépassent des hamacs, des enfants s’élancent pour nous suivre en courant de bananier à cocotier sur le sentier qui borde la berge, creusé par les allers-retours des motos pétaradantes,  des femmes parlent et rient en berçant des nourrissons, des bambins rafraîchissent leurs fesses nues sur le carrelage à motifs verts et blancs.

Sur les arches graciles enjambant les canaux, motos et vélos se croisent à coups de klaxon et sonnette. Sur les vélos, lesIMG_2753 jeunes filles qui rentrent de l’école en uniformes qui n’en sont pas et ont la grâce de l’habit traditionnel féminin : tissu blanc vaporeux, longue robe près du corps, à manches longues haut col, fendues jusqu'à la taille et portée sur des pantalons légers et flottants. Sur les motos, leurs aînées chevauchent, harnachées des pieds à la tête par peur d’obscurcir leur teint : casque de moto rose à Snoopy, visière et mentonnière, lunettes de soleil, masque chirurgical en coton fleuri, gants longs de nylon blanc ou de laine fluorescente, veste de survêtement à capuchon, jeans serrés à paillettes, chaussettes rayées à gros orteil séparé dans les tongs à talons.

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27 janvier 2009

Chuc Mung Nam Moi!

Saïgon, le 27 janvier 2009

Chuc Mung Nam Moi!

Bonne année du bœuf 2009 !

Loin du froid pékinois, j’oublie le chinois pour me plonger dans les inflexions mélodiques du vietnamien, les méandres du delta du Mékong, la chaleur moite, les couleurs chatoyantes, les goûts frais, mentholés et marins, les vagues de dunes et d’océan, les enchevêtrements végétaux, le charivari festif du Têt (roulements de tambours, claquements de cymbales, acrobaties de la danse des lions et du dragon), les rues chaotiques (klaxons assourdissants du tourbillon des motos), l’air marin et les effluves fluviales… Les orteils à l’air et la peau moite, je te souhaite de rencontrer la même chaleur et d’aussi beaux sourires que ceux qui fleurissent sous mes yeux. Je te convie à venir en imagination pour un tour à bicyclette dans les rizières.

T’embrasse humidement, chaudement et transpiramment.

 

Chuc Mung Nam Moi!

Bonne année du bœuf 2009 !

En espérant le retour des vaches grasses…

Nous avons fêté le Nouvel An, ici le Têt, avec des foules incroyables, des tsunamis de motos et un charivari à décorner les bœufs. Feux d’artifice et roulements de tambours endiablés, lâchers de ballons et profusion de pêchers et d’orangers en fleurs, comme des arbres de Noël, acrobaties et gaieté de la danse des lions et dragons sous les yeux émerveillés des gamins. La cuisine, les cafés et les (jus de) fruits sont des délices, la chaleur moite une renaissance après les gels pékinois et les paysages verdoyants et aquatiques un régal… sans parler de la plage, de la mer et du sable !

Un beso chaud et humide.

 

Chuc Mung

Nam

Moi!

Bonne année du bœuf 2009 !

Le soleil et la chaleur moite ne nous ouvrent pas seulement les yeux sur les innombrables nuances du vert (rizières, palmiers, luxuriance junglesque, feuilles de banane…), mais aussi sur l’étourdissement de couleurs de la fête du Têt (lions et dragons, pêchers en fleurs et orangers décorés comme des arbres de Noël, feux d’artifice…). Et les oreilles : pétards et tambours, tourbillon incessant des klaxons des motos, inflexions bizarres du vietnamien… Et les papilles : menthe et coriandre, terre et mer, sauce de poisson et fruits inconnus, café fort et bière légère… Et les narines : sel marin et effluves fluviales, chrysanthèmes et bougainvillées, jungle humide et pots d’échappement…

Un beso tropical.

 

Until you have seen rice fields in all different stages of growth you don’t realize how many shades of green there can be. VISIONARY

VIETNAM

.

 

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24 décembre 2008

Chungking Express

Perdez-vous dans le regard de mon ami calligraphe et sinologue/phobe Cyril Tikhomiroff pour de belles photos :
de Hong Kong
de Chine
de Macao

Et dans celui de mon amie journaliste sinophile Christina Lionnet pour d'autres magnifiques photos (et le livre s'ach
ète si vous êtes à court d’idées pour Noël).

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Macao

Jacques Brel, La chanson de Jacky

"Même si un jour à Macao
Je deviens gouverneur de tripot
Cerclé de femmes languissantes
Même si lassé d'être chanteur
J'y sois devenu maître chanteur
Et que ce soit les autres qui chantent
Même si on m'appelle le beau Serge
Que je vende des bateaux d'opium
Du whisky de Clermont-Ferrand
De vrais pédés de fausses vierges
Que j'aie une banque à chaque doigt
Et un doigt dans chaque pays
Et que chaque pays soit à moi
Je sais quand même que chaque nuit
Tout seul au fond de ma fumerie
Pour un public de vieux Chinois
Je rechanterai ma chanson à moi
Celle du temps où je m'appelais Jacky

Être une heure une heure seulement
Être une heure une heure quelquefois
Être une heure rien qu'une heure durant
Beau beau beau et con à la fois"

Pour une autre plongée lyrique, signée Antoine Volodine.

Et pour l’imagination spatiale.

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Chungking Express

Les rues de Hong Kong se teintent de l’ennui de la Grande Hébétude et de « la mélancolie présomptueuse de l’éternité » insufflées par les longues digressions alambiquées de La Montagne magique (Thomas Mann), qui pénètrent le climat subtropical de tempêtes de neige et de solitudes glaciaires, de mondanités bourgeoises et de jeux de hasard abstraits, sur fond de fourmilière paniquée par les derniers soubresauts boursiers. Le Peak en paraîtrait presque enneigé sous la pleine lune et les milliards d’ampoules s’embuent de flocons à mes yeux myopes qui aimeraient tant éviter sapins de Noël et vendeurs à bonnets de Père Noël.

Encore l’une de ces villes où l’on change de rive…

Tsim Sha Tsui, ses mythiques Mirador et Chungking Mansions décrépites, ses hordes de Pakistanais qui poussent dans les boutiques de tailleur et d’électronique, ses déplacements de cartons et de sacs à carreaux, ses « massage, massage » pareils au vrombissement des mouches, ses backpackers décatis mêlés à la foule des consommateurs de Rolex-Patek-Prada.

De l’autre côté, au prix modique d’une traversée sur ces ferries nonchalants dont on bascule les dossiers des sièges à chaque changement de rive, Central et ses tours (trous) bancaires, ses passerelles labyrinthiques au-dessus des vieux trams à impériale bringuebalants, son escalator géant au-dessus des ruelles de bazar sillonnées d’écoulements d’eau de poisson, de parfums d’encens, d’odeurs de plats de tous les coins du globe, ses trois pièces sombres chemises blanches empesées et fines cravates noires derrière lesquelles glissent les cocktails de la déconfiture, ses trottoirs aux portes de rideaux rouges devant lesquelles chevauchent, dénudées, de philippines putes sur des tabourets de bar.
Du quarante-neuvième étage d’un typique appartement hongkongais -id est, minuscule- tout cela semble vain comme le grondement de la circulation, le jeu de lego des immeubles enchevêtrés, l’équilibre précaire de tours longilignes ne bénéficiant que de l’assise insuffisante d’une superficie ridicule, l’exubérance des lumières, l’intensité urbaine menacée de tous côtés par la végétation luxuriante qui croule des montagnes environnantes et par les vagues démesurées que pourrait soulever le prochain typhon.
Les plages de sable désertes des îles délaissées, la mélodie incompréhensible du cantonais, les traversées paresseuses au touk-touk somnambule des ferries, les mélanges bigarrés des races, les cahotements du tram et la marche rythmée qui suit le flux apparemment erratique des passants sur passerelles suspendues endorment cependant la conscience, indifférente aux dangers des tentacules du dragon.

Pour d'autres descriptions de Hong Kong (Malraux et Wang Anyi).

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