09 juin 2009

Départs

Je rame,

Je rame,

Je marche, alanguie, sur la crête (croûte) des choses (bruits, images, rencontres et envies) qui écument et s’effacent à la surface, éparses. J’essaie de rassembler, embrasser, enlacer ces écheveaux de vie qui s’échappent et tissent malgré tout des paillassons de hasards incongrus. Je m’épuise, m’éteins, m’exténue à laisser glisser la trame ténue qui relie ma mémoire à mes souvenirs et mes prédictions à un devenir de répétitions et leurs variations inévitables, accordées secrètement à la ligne de bas(s)e de mes improvisations et fioritures. Hasard, nécessité, 缘分 (yuanfen, affinités électives, destin…), Vie et destin (Vassili Grossman), entrelacés entre les doigts d’une Parque parcimonieuse, parvis, pavillons, peligros, prévisions précaires et précarité probable.

L’ombre de mon vélo,

Le chuintement sableux d’un balai de fagots de blé sur des pavés descellés,

Les reflets aux quatre coins de la cour,

Le jus poisseux coulant des grenades vertes et l’odeur enivrante des minuscules étoiles du dattier,

Les doutes, cauchemars, rêves idylliques et étirements de la cour meublée d’ombres de vents, canicules, clairs de lune et enneigements,

Le lent ronronnement du frigo et les gargouillis de bulles de la fontaine,

Les crêpes de 烤鸭(canard laqué),

Les 相声(xiangsheng) et 快板(kuaiban),

Le couple en pyjama grignotant accroupi des 瓜子(graines de tournesol),

Les réunions sur bas tabourets,

Les éventails et ventres à l’air,

Les slogans omniprésents d’une société harmonieuse (和谐社会) et d’une ville de culture (文化城市),

Les oiseaux en cage, les crevettes mercurées en aquariums, les fleurs au compte-goutte,

Les miliciens anorexiques dont l’uniforme kaki ne semble tenir que par la large ceinture de cuir qui fait presque deux fois le tour de leur taille

Les brassards rouges trop lâches des volontaires de quartier,

Les poussières et déblaiements,

Les saveurs et pudeurs,

Le bruissement des blattes rampant dans le bambou et les plis des rêves transpirants,

Les écailles du temps,

Les serviettes minuscules, miteuse, humides,

Les cartons aux enjoliveurs et les pommes de rétroviseur,

Les étourneaux siffleurs et les étourdis péteurs,

L’accumulation comme principe d’efficacité,

La vie au rythme du soleil et des ombres, à la coloration du ciel et de ses intempéries,

Les engueulades de rue qui attirent aussitôt des foules de curieux sinon rassemblés en cercle serré autour d’un plateau d’échecs ou de 围棋(go),

Les confidences nocturnes chuchotées sous ma fenêtre,

Les dérives de rêves étranges,

Le chant de l’oiseau moqueur…

 

La liste s’allonge à mesure que le départ approche. Quand tout vous manque déjà jusqu’à la déchirure. Préambules d’amertumes dissous dans une eau d’espoirs fumeux, bouillonnement d’idées crevant à la surface.

Les déambulations, flâneries et parcours obligés des mêmes rues et 胡同(hutong) révèlent sur fond gris la saillie de nouveaux détails : destructions et reconstructions, nouvelles échoppes, nouveaux produits proposés au fil des saisons, rythme qui nous a emmenées du 吃饭了没有?(déjà mangé ?) au 多穿点儿衣服(habillez-vous chaudement), du 出去了?(vous sortez ?) au 晒,带日伞 (le soleil tape, prenez une ombrelle). Les pulls se sont progressivement rajoutés, puis est apparue la doudoune sac de couchage, jusqu’au retour des pyjamas, shorts et minijupes.

L’habitude endormante quitte ses couches paralysantes sous l’impulsion du prochain départ et l’incertitude du retour. Je réalise que je ne me souviens plus quand j’ai vu pour la première fois l’éboueur sur son tricycle bleu, quand j’ai reconnu son visage dans la masse, quand nous nous sommes souris puis salués pour la première fois et, aussi, que je ne lui dirai pas au revoir. Je me plains de faire le compte des dernières fois et me hâte d’en inaugurer de premières. Les départs d’autres avant moi s’amoncellent et semblent malignement précipiter le mien et mes anciens départs retentissent, ceux sans regrets, les impatients, les douloureux, ceux du voyage qui promettent un retour, ceux que l’on croyait définitifs, ceux où quelque chose vous reste et ceux où l’on abandonne tout derrière soi, ceux de la colère et ceux de la promesse…

Je rame en vain à contre-courant du temps qui m’emporte.

Posté par lorellou à 13:29 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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