16 décembre 2006

Lecture à Hong Kong

André Malraux, Les conquérants, in Romans, Paris, Pléiade, 1947, rééd. 1960.

5 juillet [1925].
9 heures.

En rade de Hongkong.

IMG_0455« Nous venons de dépasser le phare. Les tentatives de sommeil ont été abandonnées ; hommes et femmes sont sur le pont. Limonades, whisky-sodas. Au ras de l’eau, des lignes d’ampoules électriques dessinent en pointillé lumineux le contour des restaurants chinois. Au-dessus, la masse du rocher fameux, puissante, d’un noir compact à la base, monte en se dégradant dans le ciel, et finit par arrondir au milieu des étoiles sa double bosse asiatique entourée d’une brume légère. Ce n’est pas une silhouette, une surface de papier découpé, mais une chose solide et profonde comme une matière vraie, comme une terre noire. Une ligne de globes (une route ?) ceint la plus haute des deux bosses, le Pic, comme un collier. Des maisons, on ne voit qu’un semis de lumières incroyablement serrées, presque mêlées au-dessus du profil tremblant des restaurants chinois, et qui se désagrège, comme le noir du roc, à mesure qu’il s’élève, pour aller se perdre là-haut dans les étoiles éclatantes et lourdes. Dans la baie, très nombreux, des grands paquebots dorment, illuminés, avec leurs étages de hublots, dont les reflets en zigzag se mêlent dans l’eau encore chaude à ceux de la ville. Toutes ces lumières dans la mer et dans le ciel de Chine, ne font pas songer à la force des Blancs qui les ont créées, mais à un spectacle polynésien, à l’une de ces fêtes dans lesquelles des dieux peints sont honorés par de grandes libérations de lucioles lancées dans la nuit des îles comme des graines… (…).

Le matin

« Des matelots du paquebot portent nos bagages dans la chaloupe de la Compagnie. Aucun coolie n’est venu proposer ses services. Nous filons au ras de la mer, à peine secoués par cette eau épaisse de lagune. Soudain, au moment où nous doublons un petit cap hérissé de cheminées et de signaux, le quartier des affaires se montre : de hauts édifices en profil le long du quai, une ligne de Hambourg ou de Londres écrasée par un cône de végétation intense et un ciel sur lequel l’air transparent tremble comme s’il sortait d’un four. La chaloupe accoste au débarcadère de la gare, d’où le chemin de fer, naguère, partait pour Canton. (…)

IMG_0485pt« Voici la rue principale. Limite du roc et de la mer, la ville, édifiée sur l’une, accrochée à l’autre, est un croissant dans lequel cette rue, coupée perpendiculairement par toutes les rampes qui joignent le quai au Pic, dessine en creux une grande palme. Toute l’activité de l’île, d’ordinaire, s’y concentre. Aujourd’hui, elle est déserte et silencieuse. (…)

« Voici des magasins chinois : bijouteries, marchands de jades, commerces de luxe ; je rencontre moins de maisons anglaises ; et, la rue décrivant brusquement un coude, je cesse d’en voir. Ce coude est double et la rue semble fermée comme une cour. Partout, à tous les étages, des caractères : noirs, rouges, dorés, peints sur des tablettes verticales ou fixés au-dessus des portes, énormes ou minuscules, fixés à hauteur des yeux ou suspendus là-haut, sur le rectangle du ciel, ils m’entourent comme un vol d’insectes. Au fond de grands trous sombres limités par trois murs, les marchands aux longues blouses, assis sur un comptoir, regardent la rue. Dès que je parais, ils tournent leurs petits yeux vers des objets pendus au plafond depuis des millénaires : sèches tapées, calmars, poissons, saucisses noires, canards laqués couleur de jambons, ou vers les sacs de grains et les caisses d’œufs enrobés de terre noire posés sur le sol. Des rayons de soleil denses, minces, pleins d’une poussière fauve, tombent sur eux. Si, après les avoir dépassés, je me retourne, je rencontre leur regard qui me suit, pesant, haineux. (…) », pp. 29-31.

Wang Anyi, Les Lumières de Hong-Kong (Xianggang de qing yu ai, 1995), traduit du chinois par Denis Bénéjam, Arles, Picquier, 2001.

« Hong-Kong était un immense terrain pour retrouvailles fortuites, c’était un lieu d’essence magique propice à d’innombrables rencontres. Elle partageait son identité avec ses citoyens passionnés, hommes et femmes qui chaque nuit se retrouvaient à l’occasion de réunions ou de fiançailles, et qui propageait avec ardeur sa convivialité chaleureuse et sa musique. Cette musique de Hong-Kong c’était le jazz de la génération des vingt à trente ans : puissante, fondée sur l’improvisation, elle portait aussi la marque des blessures du cœur. Celles-ci se traduisaient par la recherche de la solitude en pleine animation, par le refus de la joie lorsqu’elle se présentait, par une sorte de douceur et par des secrets. La ville laissait ses lumières allumées jusqu’à l’aube et lorsque, de surcroît, du jazz y était joué quelque part, que la pulsation de son tempo s’exprimait avec débordement, cela lui conférait un pouvoir d’excitation indicible. A certains moments, le jazz était capable de jaillir et de s’élever, comme les projections de lave de la bouche d’un volcan. Mais à d’autres moments, sa musique était ténébreuse, exprimée à la lueur des bougies d’un café, elle était alors interprétée par un saxophone solo et sa qualité d’improvisation, sa richesse de narration vous forçaient à écouter son chant en retenant votre souffle. Parfois encore, sans que sa musique cesse complètement, ni qu’elle se redéploie avec force, le jazz s’exprimait avec calme, lenteur et retenue, on songeait au passage dans le corridor de terre battue qui accède au champ de courses lorsque les réverbères défilent l’un après l’autre. Il avait un parfum de classicisme, son rythme était bien ordonné, de son thème s’écoulait son âme originelle. Sa mélodie se déroulait et se déployait mais elle créait un suspense sur l‘issue à venir. Son terme restait confus. Elle progressait de concert avec la durée et vous entraînait jusqu’à la fin que les premières notes contenaient déjà. C’était une de ces musiques qui laissent un sillage derrière elles. Quant à la richesse narrative de cette musique-là, elle était réellement incomparable. Hong-Kong, ville passionnelle, portait parfois à l’adultère, des rendez-vous y devenaient des rencontres amoureuses. Ici, face au bout du monde, il n’était question que d’amour. Tendu entre les noirs d’encre du ciel et de la mer, un gigantesque filet emprisonnait tous les cœurs. Il importait peu que le jour qui venait de s’écouler s’inscrive dans une année précise, il importait peu que la mer ou les gens eux-mêmes en fassent également partie. Tous allaient être inexorablement pris, tout comme les roches subissent l’érosion du vent, tout comme les algues se fixent à une pierre. Le filet n’était ni en mouvement ni immobile, ni silencieux ni bruissant, ni lumineux ni obscur, il n’était pas même heureux ou triste. », pp. 7-8.

IMG_0494pt« Si l’on contemplait suffisamment longtemps les lumières de l’île de Hong-Kong, celles-ci vous laissaient entrevoir toute leur portée tragique. Elles semblaient perdues entre les ténèbres du ciel et de la mer, alors que ceux-ci s’imposaient comme des certitudes absolues, écrasantes. "Hong-Kong donne à voir tant de merveilles qu’il est impossible au regard d’arriver à les saisir toutes en même temps !" songea Laowei, fasciné par le spectacle. Les splendeurs de l’île prenaient leur source dans les contrastes extrêmes qui marquaient son identité : ce promontoire exceptionnel s’avance tout au bout du monde et pourtant il est juste sous vos yeux. C’est une terre si désolée que personne ne songerait à y apercevoir la fumée d’une habitation et pourtant sa richesse est aussi éclatante que celle d’un magnifique brocart. Elle peut se montrer complètement solitaire et d’une quiétude absolue, alors qu’au même moment elle est trépidante et noyée sous le bruit. Dans les noirs d’encre si intenses qui composent ici le ciel et la mer, c’est la ville la plus puissamment éclairée que l’on puisse admirer. Elle apparaît d’un seul coup, et c’est comme cela qu’on la reçoit, sans le moindre préambule. Ses qualités comme ses défauts ne se révèleront pas non plus graduellement. Enfin, elle débute à tel endroit et disparaît à tel autre tout aussi brutalement. Elle n’existe qu’entre cette extrémité-ci et celle-là.  Hong-Kong est le résultat d’une parenthèse de l’Histoire et pourtant sa personnalité a été forgée par l’ensemble de sa population. Sa nature l’a mise à proximité immédiate de la République populaire de Chine et pourtant elle est aussi un véritable navire isolé en haute mer. (…)

« Les soirées de l’île n’étaient en effet pas "tardives" ou "pas trop tardives". La vie nocturne n’y avait tout simplement aucun horaire, elle était juste là, statique, sans début ni fin. Des voitures filaient silencieusement, elles partaient traverser la baie en empruntant le tunnel sous-marin. Le bruissement du trafic faisait penser au balancement des algues du rivage quand il se mêle au ressac (…). », pp. 37-40.

Posté par lorellou à 04:17 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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