18 juillet 2003
Kucha
Kucha, 17-18 juillet
Kuche, Kucha ou Qiuci enfin atteinte, je suis vannée par
une nuit sans sommeil. Le soir, je passe deux heures à un stand pour essayer
d’atteindre sans succès mon amie de voyage Muyasha. Du coup, les commerçants
alentours s’attroupent, je les photographie et finalement un petit Ronaldo de
douze ans (le seul qui parle chinois) m’invite à passer la nuit chez lui. Je rêve
de vies inaccomplies et m’envole sur un tapis vers l’inatteignable, temps et
espace. Ambiance mille et une nuits au pouvoir hypnotique, je dérive… et
pourtant je ne bois que du thé, du yogourt mélangé à de l’eau glacée, du jus de
prunes acides.
Le bazar du vendredi emplit la vieille ville d’une foule bigarrée.
De mon poste d’observation privilégié (le stand nans et bagels de mes hôtes
d’une nuit, situé au carrefour), je regarde passer sans me lasser les
vieillards voutés au collier de barbe blanche, une quantité d’au moins
centenaires en long manteau blanc et bottes noires, les visages ridés de sourires,
les femmes aux robes à paillettes, avec un foulard de tulle attaché autour de
leur chignon, leur double couche de bas tirebouchonnés, leurs boucles d’oreilles
d’escarboucles clinquantes, le geste inimitable qu’elles ont pour retrousser
jupe et jupon et retirer de leur bas “de laine” le petit sac plastique qui
renferme les quelques billets assouplis de transpiration, les hommes en blouse
blanche et gilet coiffés soit du béret soit de la khafta ou calot blanc ou
brodé de fils dorés, les enfants au visage bruni et aux jambes sales qui
courent sous le regard compatissant des grands assis à l’ombre, qu’ils
remplacent au pied levé avec un sens inné du commerce, les charrettes plates à
baldaquin tirées par un cheval harnaché de pompons ou par une ânesse traînant
son petit.
Mais au bout de quelques heures, je craque devant
l’incroyable curiosité infantile de ceux qui m’entourent et je suis soudain
prise d’un regain d’affection pour les Chinois – ici évidemment détestés parce
qu’évidemment colonisateurs – qui tiennent commerce devant mon hôtel (ou je
vais enfin pouvoir m’isoler), jouent au mah-jong, me comprennent sans interprète
et… vendent de la bière fraiche.
16 juillet 2003
Yiling-Kucha
Yiling, 15-16 juillet
Pour revenir à la route soyeuse que de cahots et de
secousses. Le bus se prépare comme une caravane, récolte ses passagers dans
trois gares différentes, puis en chemin, arrime au fur et à mesure les cartons
et possessions sur son toit. Il n’y a que le vieux Chinois et moi pour avoir eu
l’excentrique idée d’un simple départ à 10h30… le convoi ne s’ébranlera que
quatre heures plus tard. Mais je relativise en lisant les Oasis interdites d’Ella
Maillart pour tuer non pas le temps mais tout germe d’impatience : le voyage de
Pékin à Kashgar prenait plus de six mois en 1935. Grâce à cette lecture,
l’attente et tout le trajet se nuancent d’une impression de voyage en caravane.
Les cahots de la route sur des amortisseurs déjantés sont le pas ondulant des
chameaux, le chauffeur chef d’expédition dépend de ses chameliers réparateurs
d’amortisseurs déglingués et de pneus crevés, et de son éclaireur, de ces deux
yeux additionnels qui balayent avec lui le brouillard ou descendent jauger pour
lui les risques potentiels des différentes pistes qui s’ouvrent sur la plaine
bourbeuse, qui débusquent les ornières dans lesquelles le convoi pourrait
patiner ou risquer de basculer sur le flanc sous son propre poids. Les
passagers se partagent nourriture et cigarettes, sursauts de frayeur et une épaule
pour s’assoupir, s’échangent les sièges pour que l’un puisse vomir a la fenêtre
pendant que l’autre étend ses jambes. Fraternité de la peur, des dangers et du
but communs, union des forces pour combler l’enlisement et pousser le bus, joie
partagée quand on a passé l’obstacle (embourbement, éboulement ou écroulement
d’une partie de la voie, pluies, brouillards et vents). Lorsque le petit
moustachu ne chante pas à tue-tête et que la radio ne crache pas ses mélodies
arabisantes, indianisantes, oudisantes, sinisantes, ou même parfois
hispanisantes (il existe une sorte de flamenco ouighour, si, si), l’écoute de
Laurie Anderson fait se superposer aux brumes nocturnes les scènes
masturbatrices dégénérées des Falling Angels de Wong Kar-Wai.
A l’aube, les Monts Célestes sortent enfin de l’obscurité
et s’élancent d'un seul jet pour finir découpés sur le ciel en gerbes de fines
aiguilles. Roches vertes, roses, grises, rouges, aux boursouflements bizarres
jouent des images de flammes, de trônes d’empires inexistants, d’hémicycles
sacrificiels, de temples de la monstrueuse religion d’Undr (Borges), de
vertiges entre ciel et terre (pour Urs, Joël et ceux qui aiment le concret et
se lassent de ma vision trop imaginative : c’est pas de l’urgonien, mais il y a
de sacrés murs de grimpe!).
14 juillet 2003
Turfan
Turfan, 11-14 juillet
Sur un haut plateau à la confluence de deux rivières encaissées,
s’écroulent les ruines sableuses d’une cite abandonnée. Les murs et les rues
creusés à même la pierre se fondent chromatiquement aux montagnes alentours et
aux greniers de briques ajourées des séchoirs à raisins sur les collines
environnantes, mais les vallées verdoyantes en contrebas coupent cette ocre
monotonie. Les grottes, les palais enterrés, les monastères bouddhistes, la
forêt de stupas érodées, la tour de guet, les chambres et alcôves étagées en
niveaux, les trous, les ajourures qui percent la roche friable, les profils
jaunes sculptés par le vent émergent et s’enlisent, provoquent un sentiment d’étrangeté
lunaire devant l’impossibilité à s’imaginer les coutumes du peuple qui les
habita quelques 1600 ans auparavant. J’imagine des tapis ou des étoffes tissées
aux motifs étranges recouvrant murs et sols, les étagères creusées dans la
roche emplies d’objets inconnus et de volumes rédigés en une langue disparue,
des hommes et des femmes vêtus d’habits pouvant aussi bien prévenir la canicule
que les glaciations hivernales… mais ces évocations sont de pures chimères sans
fondement. Les maigres fresques bouddhistes ayant survécu aux pillages des archéologues
occidentaux ou aux défigurations des musulmans sont d’inspiration grecque,
byzantine et perse.
11 juillet 2003
Urumuqi
Urumuqi, 10-11 juillet
Pourtant, dans Urumuqi colonisée, ce n’est qu’en prenant
le bus pour la gare routière que j’entre dans un autre monde. La sortie de la mosquée
un vendredi après-midi, les marchés ouighours regorgeant de fruits et de
couleurs, les calots blancs des hommes barbus, les visages altaïques, les
quelques yeux et cheveux clairs, les nez aquilins, les foulards et longues
jupes des femmes… et surtout, la musique étrangère d’une nouvelle langue fluide
comme les dunes du désert.
10 juillet 2003
Beijing-Urumuqi
Beijing-Urumuqi, 8-10 juillet
Deux jours et deux nuits pour passer de l’Extrême-Orient
à l’Asie centrale, de l’empire pollué, policé et bétonné à ses marches
occidentales qui ondulent sous le ciel bleu ou étoilé. 48 heures pour passer du
culte rendu aux nouvelles idoles du progrès à la nonchalance d’un islam métissé
de lointaines nuances bouddhistes, pour passer du riz au nan, des Chinois aux
Ouighours… La transition entre ces deux mondes : un immuable désert de plaines
de pierres, désert noir aux infimes variations, rythmé seulement par les
poteaux électriques qui bordent la voie et les ruptures de la piste cahotante
qui se distingue à peine des champs de cailloux de cette étendue convulsée par
l’aridité. A l’horizon, les chaines sombres des montagnes rejoignent les nuages
lourds de pluie, les pics des unes et les rondeurs des autres se confondent.
Avant Urumuqi, la verdure de quelques oasis surgit de nulle part en même temps
que le goudron des routes.
02 mars 2003
Encore un retour
Tianjin, le 2 mars
Malgré mes promesses de silence, j'ai pris l'habitude de ces chroniques douces-amères
et vous inflige encore ces observations de Tianjin que m'autorise mon regard dépoussiéré par l'absence.
Vous visiterez mon
univers carcéral, ma cité de mineurs, dont les allées plantées d'arbres dénudés n'émettent que de sourdes sources de vie ralentie, entre des bâtiments de brique de cinq étages, tous si incroyablement semblables que je m'y perds encore souvent, ne réalisant mon erreur que lorsque j'arrive au 5e devant une porte qui n'est pas la mienne.
Les éclats de vie
sont épars, car on est loin des larges avenues et de leur chaos de vélos, voitures, klaxons, piétons, de leurs enseignes comme autant de cris, de leurs sonos poussées à fond qui se mêlent en un amalgame indéchiffrable, des tourniquets tourbillons carrousels en spirales verticales vertigineuses des salons de coiffure, des odeurs et vapeurs qui filtrent des stands,
bouibouis, cantines et restaurants, des foules, des foules noir cafard qui grouillent et se pressent et vous poussent et vous ignorent, poursuivant obstinément leurs trajets quotidiens.
On est loin,
ensevelis dans un temps parallèle et décalé, dans un temps d'un autre temps, lent, sans horaire que celui du soleil, du marché et des repas, sans dates que le rythme de la lune, des naissances et des morts.
De mon lit le matin,
j'entends les cris chantés, l'écho répété, la litanie proustienne de la nécessité, qu'émettent les gorges profondes des ramasseurs de bouteilles, de papier, de PET, des ferrailleurs, des rémouleurs, des réparateurs.
Impossible de distinguer lequel passe sans se pencher à la fenêtre pour tenter de deviner le contenu de son tricyclopousse.
L'après-midi, le pas
lent de vieilles femmes courbées dont j'imagine la monotonie du parcours et d'un quotidien désormais fixé pour attendre la fin, les réunions des hommes autour des tables de xiangqi
(échecs), les farandoles des draps, placés, réajustés, enlevés, remis aux caprices du temps, qui se balancent sur des cordes tendues entre des arbres rachitiques, des vélos qui zigzaguent sans hâte pour ramener dans leurs paniers les légumes du repas.
Le soir, le martèlement
rapide et expert des hachoirs sur les planches de bois, ciboules, poivrons, viandes et concombres dépecés en un clin d'oeil, puis les fumées, et la vapeur, qui couvre les vitres des balcons transformés en véranda pour accueillir les fourneaux.
Après le repas, un grand-père
qui enseigne les rudiments du maniement du sabre ou les gestes suspendus du taiqi à
son petit-fils, incommodé dans son impatience par la lenteur et les reprises infinies, par l'équilibre vacillant et les mains tremblantes de son instructeur, par son intolérance et sa sévérité aussi. Des poignées de couples qui dansent au bord de l'eau des valses démodées et rêveuses crachées par des magnétophones qui déraillent, des femmes au foyer en préretraite qui s'alignent, semblent vouloir s'envoler en levant doucement leurs bras et rêver de courses contre la montre en levant péniblement leurs jambes
engourdies.
La nuit, le temps
des morts, dont les bûchers d'offrandes en papier s'enflamment pour ne laisser qu'un amas de cendres légères comme le vent qui les emporte, après avoir éclairé les visages fermés qui regardent plus loin que les flammes, les présences étranges et inévitables de deux ou trois parents emmitouflés, les silhouettes transies de ceux qui se souviennent d'une soif et d'une faim inassouvies.
Et puis... le sifflement de la bouilloire, le ronronnement du frigo, le tic-tac du réveil, le café qui monte, le cendrier plein, les bouteilles vides et
l'effeuillement patient des pages du dictionnaire, de plus en plus douces, de plus en plus
souples, de plus en plus grises.
23 février 2003
Kunming-Pékin
Kunming-Pékin, 22-24
février (extraits d'une lettre à Christel)
(9e de Ludwig Van,
"Mujer con alcuza" de Damaso Alonso, Le jeu des perles de verre de Hermann Hesse)
Je soumets mes pattes de mouche aux cahotements du train, source infinie de rêveries et souvenirs mêlés, écran de télévision mobile, miroir de Stendhal, inducteur chaotique de rêves, illusions, cauchemars, références littéraires...
Entre les wagons, j'essaie
de transpercer mes nuages de locomotive et de traverser mon reflet dans la vitre pour plonger dans l'atmosphère fantomatique des quais nocturnes. Arrêt dans une gare sans nom, sur le quai nimbé de l'étrange lumière saumon des lampadaires, un petit groupe trottine vers sa voitures, les uns
chargés de cartons ou de ces gros sacs de nylon à carreaux, exilés au long cours réveillant des idées de fuite et de guerres oubliées et perdues, d'autres sans rien que leur veste élimée, paletot d'idéal, les poches bourrées de pipas, ne semblant ne partir nulle part que là où les pousse le vent. Des faux monstres à figure encore trop humaine, revêtus de l'insigne de leur veste jaune fluorescente et de leur casquette, ramassent sur les voies des bouteilles de plastique vides et frappent de leur marteau les roues du train en gerbes d'étincelles (Le Pays de l'alcool, Mo Yan). Les locomotives, leurs trois yeux allumés, semblent
tapies comme des bêtes prêtes à s'élancer. Quand le convoi s'ébranle avec d'inquiétants sursauts, l'amoncèlement des rails qui se croisent paraît une menace impossible à contrer pour la ridicule petite cabine d'aiguillage. Défilent des bâtiments vides aux fenêtres béantes comme des trous noirs, seule parfois une salle crûment éclairée au néon révèle quatre ou cinq fauteuils où se recroquevillent des
formes cachées sous les couvertures. Rares les fenêtres éclairées où la veilleuse
encore allumée et le rideau tiré mais déchiré et béant pourraient esquisser un espace d'intimité.
Condamnée à descendre ma bière en un temps record avant la fermeture de la
cantine, le problème étant qu'à ma place je ne peux pas écrire : la table
croule de bouteilles et de bocaux de thé, d'épluchures de pipas et de
mandarines, de bols de fangbianmian (les
nouilles), l'extinction des feux sonne à 22h et les piles de ma lampe de poche
sont usées.
Les tertres au bord
des voies appellent inéluctablement les montagnes aux fantaisistes découpes en
ombres chinoises (ben oui, c'est d'une lamentable banalité) du Guizhou (je
suppose), et les légendes de ces montagnes qui portent le nom de leur forme. On
traverse des villages, partiellement cachés par les remblais, au creux desquels
se nichent de lumineuses enseignes de caractères rouges toujours, et qu'éclairent
comme des stades déserts des bouquets de projecteurs conçus pour illuminer des rues
désespérément vides que peut-être grattent les griffes des chiens dans leurs
poursuites nocturnes d'un accouplement hasardeux. De jour, j'imagine que je
verrais au moins sur chaque porte collées les sentences parallèles
propitiatoires du nouvel an, sur papier rouge pas encore délavé, encadrant le
dieu de la fortune ou un bonheur retourné et arrivé (福), mais tout n'est qu'ombre plus ou moins sombre.
La cantine s'est
remplie lors d'une nouvelle halte anonyme, il m'est offert un répit pour écluser mon rêve.
20 février 2003
Luguhu
Luguhu, 17-20 février
Prenez un shaker, pratiquez des
ouvertures pour laisser s'écouler les liquides que risquent de provoquer
virages, secousses et précipices, confiez-le aux mains expertes d'un Tom Cruise
du volant, as de la croisière tourmentée (bu shi yifanfengshun, 不是一帆风顺),
mettez vos genoux sous le menton et préparez-vous à traverser les montagnes
rouges, desséchées, éboulées, écrasantes du Nord du Yunnan (云南,
la province du Sud des nuages, on se rapproche du Tibet) pendant une dizaine
d'heures. Après ces tourmentes, vous poserez avec soulagement le pied sur le
sable, encore tourneboulés par des résidus de mal de mer. Mais après une
dizaine de minutes de marche, au détour d'un dernier virage, le vertige
reprendra devant la profondeur et la transparence du lac turquoise serti au
milieu d'un paysage de garrigue.
Sur la route, vous aurez croisé les
Naxis de Lijiang (cape céleste aux sept planètes et deux yeux de grenouille,
pantalons blancs et tablier plissé), les Pumis de Ninglang (longues jupes
plissées bariolées et coiffure carrée de velours noir), pour arriver au coeur
du pays Mosu, où les femmes ressemblent à des princesses avec leurs perruques
tressées de perles et les hommes, à des cow-boys (le chapeau et le cheveau).
Mais vos yeux scrutateurs n'ont pas encore aperçu la dizaine de Mosus qui vit
au bord de la grève et s'abreuvent encore du paysage : les "auges à
cochons" flottent sur le lac encerclé de montagnes de terre rouge plantées
de pins, la silhouette étrange et bleutée de la montagne Déesse Mère se découpe
au loin...
La déesse mère rencontrait une nuit son amant après une longue séparation,
toute la nuit ils parlèrent et s'aimèrent (parlirent et se mirent, parlures et
s'émurent, parlarent et c'est marre), oublieux du cours de la lune et de celui
du soleil. L'amant n'eut pas le temps de regagner le royaume des dieux avant
l'aube et se transforma en montagne. La déesse versa d'amères larmes qui
formèrent le lac Lugu et se transforma, elle aussi, en cette montagne bleue qui
domine les vallées.
Tout cela pour illustrer les origines
des étranges coutumes des Mosus, peuple des plus romantiques, ce qui se
comprend après avoir contemplé leur ciel si sombre, plus étoilé que nulle part
ailleurs, et un lever de pleine lune sur l'eau. Ne vous y trompez pas, je n'ai
pas poussé mes observations ethnographicologiques jusqu'à partager la nuit d'un
Mosu, d'ailleurs pour que cela puisse se faire, il m'aurait fallu une maison,
qui aurait ressemblé à ça : chalet en bois ou maison en pisé, cour intérieure
où pataugent les petits cochons noirs, les poules et le chien; la cuisine avec
un buffet en bois au fond, qui abrite en son centre le lare tendance tibétaine trônant
au-dessus du foyer où cuisent en permanence les patates; sur un des cotés, le
lit de la laomama (老妈妈), la maîtresse de maison
et propriétaire des lieux qui dirige son petit monde (fils et filles,
petits-enfants); suspendus aux poutres, des jambons, des saucissons et des épis
de maïs servant à confectionner l'immonde poudre de maïs fermentée, parfois un
gros cochon posé dans un coin, qui sèche la bouche cousue.
Pour passer ma nuit avec un Mosu,
j'aurais été danser la longue et répétitive farandole autour du feu (ils étaient
tous très impressionnés par mes performances, il faut dire que les Chinois,
eux, n'ont pas le sens du rythme), aurait échangé avec le joli garçon de mon
choix une longue mélopée dialoguée, puis il serait venu sur son cheval sous mes
fenêtres et serait reparti à l'aube. Rien de plus simple. Le mot mariage
n'existe donc pas en mosu et, comme chez les Naxis, un suffixe féminin est
laudatif et un suffixe masculin, péjoratif. Tout pour me plaire. Quant à moi,
j'ai fini ma farandole envoyée en l'air (pas d'équivoque, au propre pas au
figuré, ou est-ce l'inverse, disons lancée en l'air) par cinq ou six de ces petits
gars, après avoir tenté sans succès d'apprendre à mon cavalier quelques pas de
salsa. Mais même pour un Mosu (s'il sait marcher, il sait danser, s'il sait
parler, il sait chanter), c'était mission impossible (sur un fond de
techno-disco chinoise, il avait des excuses, j'aurais mieux fait de chanter
"La montagne est tellement jolie, quand on grandit auprès d'elle; Heidi en
a fait son amie, loin d'elle, elle s'ennuie...", pour Jean-Marc).
A part les Mosus, vivent aussi dans la
région pas mal de Tibétains (pas tous très amicaux paraît-il, mais je n'ai
croisé que les moines de la lamaserie, en activité, si, si) et d'autres
minorités dont je n'ai pas bien compris ni les particularités, ni les origines
(il faut dire que beaucoup de gens ici ont peu de chose près mon niveau de mandarin). Maintenant, il ne me reste
que quatre ou cinq jours de trajet (2-3 de bus, 2 de train) pour retourner à
Tianjin, reprendre ma vie studieuse (bonnes résolutions de nouvel an chinois)
et me taire (vous devez être soulagés).
14 février 2003
Lijiang
14 février, Lijiang
Non ce n'est ni la bière ni les herbes du Yunnan qui causent mes dérives
lyriques, peut-être est-ce seulement qu'à mesure que je m'éloigne des sentiers
battus je déraille complètement, ou alors c'est l'altitude, ou le café du
Yunnan (ouiii, on boit du café ici, youpie), ou que l'absence de virgules et parenthèses, indispensables à la compréhension de mes digressions vous a quelque peu désorientés. Je vais essayer d'être plus explicite, moins expressionniste, plus réaliste, moins
surréaliste... dommage. Ce qui peut paraître par
ailleurs un voyage à la japonaise est en réalité une route parsemée d'étapes vers le Nord du Yunnan pour voir finalement une société matriarcale (ne t'inquiète pas, Cécile, je m'arrêterai s'il y a des montagnes
de neige et j'essaierai de me trouver un-e compagnon-e de voyage).
Avant-hier, je suis
allée visiter un petit village Naxi. En me perdant dans ses ruelles impasses
labyrinthes, j'ai rencontré un charmant retraité qui m'a fait visiter sa maison
"Quatre générations sous le même toit". Sa mère de 85 ans pratiquement
sourde et aveugle mais encore bavarde, rescapée des pieds bandés mais se débrouillant
encore bien avec sa canne, la belle-fille,
les deux petits-enfants, tout a fait taoqi
et adorables, un petit garçon de quatre ans qui court dans tous les sens en
avalant des glaces à la fraise à la chaîne et en grignotant des paquets de fangbianmian
sèches (ces paquets de nouilles qu'on trouve même à la Migros, repas de base
des célibataires paresseux et des délaissés), la petite cousine de deux ans et
demi qui chante et raconte des histoires, gribouille et finit les paquets
d'assaisonnement des mêmes fangbianmian (ceux qui ont goûté la version
chinoise, inévitable dans les trains, imaginent les grimaces que cela peut
provoquer, c'est pimenté et chimique). Excellente après-midi grâce à cet accueil
chaleureux qu'il m'a malheureusement fallu abréger (proscrire la prévoyance),
parce que j'avais déjà acheté mon billet pour Lijiang.
Trajet impossible à
l'arrière du car, coincée entre deux énormes Chinois dans des routes de
montagne. Juste la place de coincer mes fesses, donc aucune chance de
valdinguer sur mon siège, mais à chaque virage 90 kg sur chacune de mes épaules
alternativement, j'en ai des courbatures.
Hier, journée
paresse, lessive, promenades. Chants traditionnels sur la place : chant
antiphonique, une vieille marmonne et tout le cercle reprend à l'unisson et en
uniforme -costume traditionnel et casquette mao, étrange mélange. Mélopée
répétitive entraînant des rêveries épico-mythico-bucoliques. Le soir, j'ai
remis ça, avec la danse de la grenouille en prime. De nouveau passé des heures à discuter en
buvant du thé pendant l'après-midi, cette fois avec un artisan peintre et graveur
sur bois. Discussion hautement philosophique dépassant largement mon pauvre vocabulaire
à propos de l'artisan de Zhuangzi (boucher, forgeron... graveur), des deux
poissons (je vois pas du tout mais je dis duidui quand même), de l'influence de
la philosophie ancienne sur la pensée de Mao (j'ai dû promettre à plusieurs
reprises de lire ses oeuvres complètes), des 5000 ans d'histoire blablabla.
Tout cela doit continuer
ce soir, je suis invitée à manger... et à boire, mais j'ai averti que je ne
buvais pas de baijiu (l'alcool fort chinois, qui me donne la nausée rien
que de le respirer et dont le goût de pourri vous reste dans la bouche des
heures, si vous avez le malheur d'y goûter... surtout que si vous commencez on
ne vous laisse plus vous arrêter : énormément de neurones en moins au final).
Ce matin, je lis un
peu en chinois pour mettre à jour mon vocabulaire politique, philosophique,
historique et social, pour pouvoir tenir trois heures de bavardage arrosé,
ouille ! Allez, je m'y remets.
12 février 2003
Dali
Dali, le 12 février
De mieux en mieux. J'ai eu peur en arrivant (reconstructions massives, pizzas et burgers le long d'une rue entière), mais toujours la même conclusion, vive le tourisme de masse et une rue plus loin, c'est la Chine sans lumière et son charme intact. Les mamies qui discutent une heure le cul à l'air, accroupies dans les chiottes publiques encombrées de serviettes hygiéniques. Des femmes saoules qui fument comme moi, des cris et des disputes, la camaraderie et les amours qui foirent, une serveuse qui danse avec un seau, des amoncellements de thermos, le bruit mah-jong des bols entassés, de petits margoulins avec des pendentifs clignotants et des natels qui ne répondent plus, de gros pleins de soupe qui regardent les étoiles, des 1,50 m de rides courbées parlant un langage incompréhensible dans leurs pantalons langes et sous leur bonnet brodé, des fleurs partout et des cours intérieures, des montagnes et un lac (on ne se refait pas). Crachats, pets, bruits et puanteur: vive la Chine non aseptisée.
Cinq minutes plus tard, grâce aux effluves de ma dernière Dali pijiu, me voici transformée en princesse Leila, avec des antennes paraboliques prétendument Naxi (la minorité du coin) dans mes tresses de Heidi. Ce qui m'a nez en moins permis de capter 5/5 une série classique chinoise revisitée de comique télévisé avec interludes karaoké.
Presque tout ce que je raconte vaut pour avant et après, mais le dépaysement me décale suffisamment pour que j'arrête de râler.












