Beijing hutong de shenghuo

Beijing hutong de shenghuo, journal de voyage Beijing - Shanghai - Guangzhou - Hong Kong - Macao - Taipei, Xinjiang, Yunnan, Tianjin

06 mars 2009

Itinéraires parallèles

Itinéraires parallèles

 

Lectures qui font dériver le voyage vers d’autres horizons ou vous y ramènent par d’étranges raccourcis de l’espace, du temps et de la pensée…

 

Vicky Baum, Shanghai Hôtel (1949, Paris, Phébus libretto, 1997) :

Revenir en Chine quand on s’en éloigne, reflets d’ambiance coloniale retrouvés dans l’architecture des bâtiments jaunes et décrépis de Hanoi, dans l’atmosphère d’imaginaire conspiration du Foreign Correspondents Centre de Phnom Penh.

Pékin-Nanning, Nanning-Hanoi, Hanoi, 16-18 janvier

 

Jean-Baptiste Del Amo, Une éducation libertine (Paris, NRF Gallimard, 2008) :

La description des bouges de Paris et de ses rues comme des égouts fournissent un répertoire non négligeable d’adjectifs applicables à l’aube aux vestiges d’un marché ou aux relents d’ordures qui s’exhalent au coin des ruelles.

La froide manipulation des âmes et la torture physique : ouverture du procès du responsable de S21, la prison des Khmers rouges, Phnom Penh, mardi 17 février 2009.

Hanoi, Hoian, 19-22 janvier

 

Jean-Marie Blas de Roblès, Là où les tigres sont chez eux (Paris, Zulma, 2008)

Une nuée d’impressions directement palpables. Des allers-retours dans le temps et l’espace.

 

"-... Et chez vous, il y a aussi des jaguars dans la mata?

- Non.

- Et des tatous?

- Non plus...

- Des boas, des fourmiliers, des perroquets?

-... Nous avons des trains à grande vitesse, des Airbus et des fusées, Joao, des ordinateurs qui calculent plus rapidement que nos cerveaux et contiennent des encyclopédies complètes. Nous avons un grandiose passé littéraire et artistique, les plus grands parfumeurs, des stylistes géniaux qui fabriquent de magnifiques déshabillés dont trois de tes vies ne suffiraient pas à payer l'ourlet. Nous avons des centrales nucléaires dont les déchets resteront mortels pendant dix mille ans, peut être plus, on ne sait pas vraiment...Tu imagines ça, Joao, dix mille ans! Comme si les premiers Homo sapiens nous avaient légué des poubelles assez infectes pour tout empoisonner autour d'elles jusqu'à nos jours! Nous avons aussi des bombes formidables, de petites merveilles capables d'éradiquer pour toujours tes manguiers, tes caïmans, tes jaguars et tes perroquets de la surface du Brésil. Capables d'en finir avec ta race, Joao, avec celle de tous les hommes! Mais, grâce à Dieu, nous avons une très haute opinion de nous-même."


Là où les tigres sont chez eux (pp.326-327)

 

Hoian, Saigon, delta du Mékong (Ben Trê, île de Binh An), Mui Ne, 23-30 janvier

 

Une relation dangereuse : une merde déprimante de plus à ajouter aux bénéfices des hasards généralement malheureux des échanges de bouquins dans les guesthouses (il n’y avait même pas de SAS qui s’ouvre automatiquement aux pages d’exploits sexuels exotiques…).

Mui Ne, 31 janvier-2 février

 

Philip Roth, Quand elle était gentille (1966, Paris, folio Gallimard, 1971)

Ouf, nouvel arrivage…

Saigon, 2-3 février

 

Don Delillo, Bruit de fond

Saigon, île de Phu Quoc, 4-6 février

 

Ian Rankin, Ainsi saigne-t-il (1995, Paris, folio Gallimard, 2000)

Ile de Phu Quoc, Chau Doc (delta du Mékong), 7-9 février

 

Raphaël Constant, Eau de café (Paris, Grasset, 1991) :

La langue chaleureuse mâtinée de créole et surtout le rythme obsessionnel de la mer crainte à laquelle on tourne le dos va définitivement mieux avec les vagues de la mer de Chine occidentale qu’avec les relents figés du Mékong.

Chau Doc, Phnom Penh, 10-12 février – Mui Ne, 20-21 février

 

Graham Green, Le troisième homme

Phnom Penh, Siem Reap, Phnom Penh, Mui Ne, 13-19 février

 

 

 

Amitav Ghosh, Le pays des marées (2004, Paris, Laffont, 10/18, 2006)

 

« A la nuit tombante, le bateau aborda un méandre menant à un large chenal. La rive opposée, à plusieurs kilomètres de là, avait déjà sombré dans l’obscurité, mais, au milieu du fleuve, se dressait une sorte de palissade flottante. Piya s’empara de ses jumelles et découvrit qu’il s’agissait en fait d’un groupe de six barques de pêche, de même facture que celle sur laquelle elle se trouvait. Les bateaux étaient étroitement liés l’un à l’autre, bord à bord, et encordés contre le courant par une multiplicité de bouts. Bien qu’ils fussent à plus d’un kilomètre, Piya avait une vue très nette des équipages se livrant à leurs diverses activités. Certains pêcheurs assis, seuls, fumaient leurs bidis ; d’autres buvaient du thé ou jouaient aux cartes ; quelques-uns tiraient de l’eau de la rivière dans des seaux en acier pour laver leurs vêtements ou des ustensiles. Une barque, au centre du groupe, expédiait des volutes de fumée, et elle devina que c’était là que devait se préparer le dîner en commun. Un spectacle à la fois familier et curieux. Il lui rappelait des hameaux sur les rives du Mékong et de l’Irrawaddy : là-bas aussi, à l’approche de la nuit, le temps semblait à la fois s’accélérer et s’immobiliser, des spirales paresseuses de fumée s’élevant dans la pénombre, tandis que des baigneurs descendaient en hâte vers la rivière pour se laver de la poussière de la journée. Mais la différence, ici, c’était que ce village avait déserté la rive et s’était ancré en plein milieu du fleuve. Pourquoi ? » (pp. 102-103)

 

« Sous la peau de la poitrine du pêcheur, les côtes saillaient telle les cannelures d’une boîte de conserve débarrassée de son étiquette. L’eau formait des dessins autour de lui, dégoulinant le long des contours de son corps comme d’une fontaine à étages.

Quand le père et le fils eurent terminé, ce fut le tour de Piya. Un seau d’eau fut tiré et l’abri dissimulé par le sari. Dans l’espace confiné du bateau, il n’était pas facile de changer de place : impossible pour les trois occupants d’être debout en même temps, et ils durent donc se mettre sur le ventre et se glisser en se tortillant sous le taud cerclé, coudes, hanches et ventres mélangés. (…)

Piya émergea de l’autre côté pour découvrir un fleuve vif-argent. Toutes les étoiles, à part les plus brillantes avaient été obscurcies par la lune, et il n’y avait pas d’autre lumière, ni sur terre ni sur l’eau. Pas le moindre son, hormis le clapotis de l’eau, car le rivage était si loin que même les insectes de la forêt étaient inaudibles. Jamais, sauf en haute mer, la trace humaine ne lui avait paru aussi faible, proche de l’indétectable. » (p. 105)

 

« Je les imaginais, ces milliers de gens, avançant, sans autre désir que de plonger de nouveau les mains dans la boue douce et tendre de notre pays des marées. Je les voyais arrivant, jeunes et vieux, ingambes ou boiteux, leur vie en balluchon sur la tête, et je compris que c’était d’eux que parlait le Poète quand il disait :

Chaque obscur retournement du monde ainsi a ses déshérités auxquels n’appartient plus ce qui était et pas encore ce qui s’approche (Rainer Maria Rilke, « Septième élégie », in Elégies de Duino) ». (pp. 199-200)

 

Saigon, Hanoi, 22-24 février

Andreï Makine, La vie d’un homme inconnu (Paris, Seuil, 2009)

Hanoi, 24-25 février

 

W. Wilkie Collins, La Dame en blanc (XIXe s., Paris Phébus libretto, 1995)

Nanning, Nanning-Pékin, 25-26 février

 

 

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30 mars 2007

Lecture pour Taipei

Zhu Shaolin, La Chanson du Café Triste, Taipei, Jiuge chubanshe, 1996 (6e édition, 2005).
朱少麟, 《傷心咖啡店之歌》, 臺北, 九歌出版社, 1996 (2005, 初版6).
On trouve une version int
égrale du roman en chinois sur
http://big5.cri.cn/gate/big5/gb.cri.cn/3601/2005/07/08/882@613953.htm

Ebauche de traduction. Merci à Sarah, Michel, Zhang Ning, Jeyanthy, Yvan et Lionel
pour leurs suggestions et commentaires. Autres remarques bienvenues…

Chapitre 1, pp. 1-2. 

« Selon les observations des scientifiques, les typhons de l’hémisphère nord tournent dans le sens contraire des aiguilles d’une montre, sur un axe autour duquel s’enroulent tous les nuages environnants, jusqu’à former une tempête en vortex. C’est pourquoi, s’il nous était donné l’occasion d’observer le phénomène d’une hauteur de 40'000 pieds, il serait très facile de comprendre pourquoi la partie du ciel juste en marge du typhon acquiert une telle netteté, pourquoi ce ciel est si clair, pur et sans nuage.

« Madi, juste avant qu’elle ne perde connaissance, vit justement un tel ciel, bleu et limpide comme une pierre précieuse.

« Le jeune policier se fraya à coups d’épaules un passage dans la foule, des gouttes de sueur roulant le long de ses joues. Baissant la tête, il vit ses chaussures humides, pleines d’un jus vert, et il lui vint l’envie d’utiliser les branches tombées des arbres pour les nettoyer. Cependant, il y avait tant de gens qui l’observaient qu’il sentit qu’il lui fallait conserver une attitude digne et qu’il se contenta alors d’écarter énergiquement la foule attroupée là et de pénétrer le cercle des curieux.

« De mémoire d’homme, il n’y avait jamais eu de typhon si violent. Cette nuit de tempête avait ravagé les arbres de la ville entière et laissé à sa traîne un ciel azuré presque inconnu à Taipei.

« Le jeune officier exerçait ses fonctions de policier de quartier depuis plus de deux ans et c’était la première fois qu’il éprouvait une telle confusion entre le travail et la vie. Les gens se plaignaient continuellement de ce que Taipei était trop poussiéreuse, de ce que son printemps n’était pas assez verdoyant et, en ce sens, le typhon était vraiment un démon survenu à force de suppliques. En un soir, Taipei s’était transformée en une ville couleur de jade. Les jeunes pousses chargées de tendres boutons et les feuilles naissantes avaient recouvert les rues, les véhicules, les avant-toits ; le vent qui balayait la ville les avait emportées jusqu’à ce qu’elles pénètrent même l’obscurité des arcades couvertes, des passages souterrains et des empilements accidentés de constructions illégales. Les feuilles tendres s’étaient déposées à terre, feuilles d’érable, de banyan, de camphrier, d’olivier, d’arbre à coton, de sophora, de palmier, d’osmanthus odorant, d’acacia, de figuier… Toutes les nuances de vert imaginables étaient tombées du ciel, comme dans un film à la fois joyeux et fantastique, après avoir virevolté dans l’espace infini, répandues à profusion à tous les niveaux du ciel.

« Mais personne n’avait vu ce film. Ce n’est qu’au matin, une fois que la pluie eut cessé et que le vent fut tombé, que les habitants poussèrent enfin leurs volets et aperçurent la Taipei d’émeraude. Ils se frottèrent les yeux, croyant rêver encore.

« Toute la journée, le jeune policier avait dirigé les ouvriers qui déblayaient les amoncellements de feuilles et de branches et les emportaient par camions entiers. Cela lui évoquait des souvenirs d’enfance quand, petit garçon en culottes courtes, il s’accroupissait sur la plage et creusait le sable avec sa petite pelle de plastique. C’était un sentiment très proche de celui qu’il éprouvait maintenant : même d’innombrables coups de pelle ne parvenaient pas à provoquer de changement notable. Il était exténué et affamé et, alors même qu’il attendait la relève de l’équipe suivante, voici qu’il devait se charger de régler un incident, une chute dans la rue.

« Trouver l’endroit ne fut pas bien difficile, puisque la foule des curieux délimitait très clairement le périmètre. Piétinant en chemin branches et feuilles, le jeune policier s’approcha et aperçut immédiatement Madi, paisiblement étendue au milieu de la chaussée.

« Sur le lit vert tendre des branchages et des feuillages éparpillés sur le sol, le jeune policier crut cependant voir une corolle rose pâle qui reposait, amenée par un souffle de vent. »

根據科學家的觀察,北半球的颱風是以逆時鐘的姿態,席捲附近所有的雲塊,形成一種漩渦狀的風暴。所以,如果你有機會從四萬呎的高空看下來,就很容易了解,為什麼颱風外圍的天域,是如此被搜括得乾乾淨淨,晴朗無雲。

 馬蒂在失去視覺前的最後一瞥,就是看見了這樣湛藍澄淨、寶石一樣的長空。 

 這個年輕的警察用手肘排開人群,汗珠正沿著他的臉頰滾落。他低頭看自己沾滿綠色汁液的皮鞋,很想利用腳底下的斷木殘枝揩乾凈。但是在這麼多的人注視之下,他感到有維持神色威嚴的必要,所以就攤開雙手,很有力地將圍觀的群眾撥到背後。

 在人們的記憶裡,從來沒有過這麼暴烈的颱風。一夜的狂風驟雨,摧毀了全城的樹木,留下了幾乎不屬於這個城市的蔚藍天空。 

 年輕的警察執行管區勤務已經有兩年多,第一次對他的工作與人生感到茫無頭緒。人們總是抱怨台北的灰塵太多,綠意太少,那麼,這場颱風真是個應願而來的魔咒了。一夕之間,台北變成翠綠之城。帶著細芽的嫩枝、青澀無依的樹葉鋪滿了馬路,鋪滿了車輛,鋪滿了屋檐,橫掃的勁風還將它們帶進了黑暗的騎樓、地下道,帶進了崎嶇堆疊的違章建築。柔軟的樹葉就地棲息,槭樹葉、榕樹葉、樟樹葉、欖仁樹葉、木棉樹葉、黃槐樹葉、大王椰子樹葉、七里香樹葉、相思樹葉、菩提樹葉……人們所能想到的所有綠色,全數從天而降,像個快樂又狂想的電影,漫空飛舞后,繽紛灑落在每個向天的平面。

 人們沒能看見這場電影。早晨,雨停風偃後,人們才推開窗扉,見到了綠色的台北。人們揉揉眼睛,覺得恍如還在夢境中。 

 一整天下來,年輕的警察指揮著工人,鏟起成噸的枝葉,用卡車運走。年輕的警察回想起小時候,穿著內褲的他蹲在海灘上,用塑膠玩具鏟子掘沙。那感覺與現在相倣,再多的鏟子也造不成太大的變化。他覺得非常之疲憊與饑餓,正等著交班,現在又接獲報案,得處理一樁路倒事件。

 要找到事件地點並不困難,圍觀的人群形成了明顯的地標。年輕的警察沿路踏著綠色枝葉走來,就看見了靜靜臥在路上的馬蒂。 

 警察卻以為,他看見的是滿地枝葉鋪就的柔軟綠床上,棲息著的一朵風吹來的,淺淺粉紅色的花蕊。


Chapitre 2, p. 2. 

« Cependant, même si l’on pouvait dire que Madi ressemblait, dans son tailleur rose pâle, à une petite fleur rose déposée par le vent, il fallait nécessairement que ce fût un vent venu de loin pour qu’il ait pu la transporter à la dérive au cours d’un si long trajet.

« Madi, avant de s’écrouler, avait traversé à pied la moitié de la ville de Taipei.

« Pendant tout ce temps, elle n’avait qu’espéré pouvoir marcher ainsi, droit devant elle. Quand elle rencontrait un feu vert, elle continuait de l’avant ; quand elle tombait sur un feu rouge, elle prenait un virage. Elle voulait seulement éviter à tout prix d’arrêter sa déambulation. Car, dès qu’elle s’arrêtait, elle ne pouvait s’empêcher de penser, de se demander quelle direction prendre.

« En ce crépuscule du plein été, et malgré le passage du typhon, ni l’aridité ni la chaleur de l’atmosphère ne s’étaient pourtant estompées par rapport au milieu de la journée. Madi avait ainsi marché sans but tout l’après-midi.

« N’étaient les chaussures à hauts talons qu’elle avait aux pieds, elle aurait bien aimé continuer à marcher ainsi éternellement. Porter ces chaussures à talons avait été une erreur consternante. »

[…]

如果說,穿著粉紅色洋裝的馬蒂像一朵風吹來的粉紅色小花,那麼一定是一陣長風,才能送著她飄過這麼遙遠的路程。

 在倒下去之前,馬蒂徒步走過了大半個台北市。 

 有很長一陣子,她多麼希望就這樣一直走下去。遇見綠燈就前行,遇見紅燈就轉彎,只是絕對不要停下腳步。因為一旦佇立,她就不免要思考,不免要面對何去何從。

 這颱風後盛夏的傍晚,空氣的燥熱並不稍減於中午,馬蒂就這樣漫無目的地走了一個下午。若非腳下的高跟鞋,她很願意永遠走下去。穿上這雙高跟鞋是個可怕的錯誤。

[…]            
           Flashback:
          Madi repense à cette journée. Elle a assisté au banquet de mariage d’une de ses camarades d’université (
琳達, Linda), au cours duquel elle a appris la mort, cinq ans auparavant, de son petit ami de l’époque, Jiesheng (傑生). Elle fuit alors le banquet et commence cette errance dans la ville de Taipei menacée par le typhon.
        Le procédé rétrospectif permet au lecteur d’en apprendre plus sur le personnage de Madi : étudiante du département d’anglais, elle était une personne très solitaire qui n’entretenait que peu de relations amicales avec ses condisciples, mais elle a été très influencée par l’indépendance de pensée de Jiesheng, avec lequel elle a vécu pendant ses études, avant qu’il ne la quitte et qu’elle ne soit obligée de réintégrer le campus à cause d’une situation familiale difficile. On apprend également que Madi est mariée, que le fait que son mari soit à l’étranger prélude à une séparation définitive, qu’elle habite néanmoins encore chez ses beaux-parents et que ses relations avec eux sont tendues.


Chapitre 2, p. 16.

« A la fin, elle était arrivée au croisement entre Taipei et Xindian. A gauche de cette route qui longeait les digues de la rivière, rampaient les herbes folles et serpentait le lit presque asséché du fleuve ; à droite, il semblait qu’il y ait un marché de nuit, ou plutôt, un marché de nuit encore calme dans le crépuscule.

« Madi se sentit un peu essoufflée, son champ de vision commença à tournoyer comme un disque sur une platine, ses pas se firent mal assurés. Plus loin, un grand arbre vert arraché par le vent lui obstrua le passage. Madi vacilla ; elle avait envie de s’ensevelir au milieu des branchages mais, curieusement, ce fut l’arbre lui-même qui l’accueillit en son sein, comme s’il reprenait vie.

« C’est devant cet acacia déraciné que Madi tomba à la renverse. Les fragiles branchages retinrent son corps, sa jolie jupe plissée rose pâle se déploya au milieu des feuilles vertes, pareille à l’éclosion d’une corolle rose. Avant de perdre connaissance, elle aperçut ce ciel, bleu et transparent comme un saphir.

« Comment pouvait-il être si bleu, ce ciel ? Madi ferma les yeux. »

        最後她來到台北市與新店的交會處,這個傍著河堤的公路上,左邊是野草蔓生、半荒枯了的河床,右邊仿佛是個夜市,應該說,夕陽中尚未甦醒的夜市。

馬蒂覺得有點喘,眼前的視野開始像唱片一樣旋轉了起來,腳步有些虛浮。前面一大叢被風吹倒的綠樹擋住了她的腳步,馬蒂覺得猶豫,她有要把自己埋沒在枝葉裏的慾望,而很奇怪的,整棵綠樹也活起來了一樣向自己迎過來。

就在這一棵傾倒的相思樹前,馬蒂倒下去,柔軟的枝葉承接住了她的身軀,馬蒂淺淺粉紅色的可愛百褶裙,在綠葉中展開了,如同一朵粉紅花蕊的舒張。在失去視覺之前,她正好看見了澄淨得像藍寶石一樣的天空。 
       
            這天,怎麼可能這麼藍?馬蒂閉上了眼睛。
[…]

On revient à la fin du premier chapitre et à la fin du dialogue avec le jeune policier, et Madi va entrer dans le café qui donne son titre au roman. Toute l’introduction vise à montrer l’état de crise et d’insatisfaction dans lequel elle se trouve lorsqu’elle découvre ce petit café dont les habitués vont l’aider à changer sa vision de la vie et sa manière de vivre.


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05 février 2007

Lecture pour Macao

Antoine Volodine, Le port intérieur, Paris, Minuit, 1995.

« Derrière la porte, en effet, dans la ruelle qu’une chaleur malodorante écrasait, une vieille femme s’affairait, l’objectif étant d’écouter une cassette d’opéra chinois. Elle avait réparti ses os les plus amples sur un tabouret microscopique qui la haussait à environ dix centimètres du sol. Puis elle manipulait un petit magnétophone bon marché qui lui résistait modérément et qui ensuite se plia à sa volonté, somme toute raisonnable. Gongs et cymbales annonçaient le début de l’acte. Alors elle se calma. », p. 22.

IMG_0554opera« Dehors, la cassette d’opéra tournait, avec des distorsions et des pleurs.
« La voix suraiguë des actrices chinoises peut frôler le sublime, sans conteste, mais les tympans de Kotter n’étaient pas encore capables de s’en rendre compte. Cette voix sinuait au-dessus des flaques et des ordures qui parsemaient la ruelle, la venelle du Tarrafeiro où maintenant logeait Breughel. Elle vint s’enrouler autour du tueur et elle suscita en lui une grimace, et ensuite elle se déroula autour de Breughel. Celui-ci se remémora plusieurs spectacles. L’espace d’une seconde, il revécut de longues et très longues séances devant des temples, sous des charpentes de bambous, dans la touffeur que les moustiques aggravaient, sous des ventilateurs géants, la nuit.

« Je ne comprenais rien de ce qui se produisait sur les planches. Des généraux à visage peint se querellaient avec des princesses éblouissantes, se fiançaient, se mariaient, complotaient en habits de parade, la tête surmontée de plumes interminables, magnifiques, le dos hérissé de drapeaux. Je t’entendais qui. (…)
« Il y avait de l’insouciance dans l’air. Le public bavardait, mangeait, allait et venait. Le bruit de la circulation s’additionnait au brouhaha des spectateurs. Parfois la rumeur enflait au point que seuls les gongs et les cymbales possédaient assez d’énergie pour la percer. Au début de chaque acte, une lanterne magique était activée, qui projetait sur un bandeau vertical le texte chanté par les interprètes. Puis l’appareil s’enrayait et l’accessoiriste avait soudain un accès de rage et l’éteignait. Tu me disais quels caractères tu avais reconnus et cueillis au vol. Tu faisais des progrès en chinois. Moi, non. », pp. 27-29.

« Derrière la porte, les violons à deux cordes et la mandoline en forme de lune faisaient relâche. Jing hu, er hu et yue qin sont les noms de ces instruments, mais qui s’en soucie ? L’orchestre, quoi qu’il en soit, observait une pause. Non secondée par les musiciens, la soprane discourait sur un mode intermédiaire entre le chant et la déclamation, par groupes scandés de quatre ou cinq syllabes.
« J’adorais ce genre de passage. Ce jour-là, comme de coutume, je n’arrivais pas à y puiser le moindre phonème traduisible. La courbe mélodique du cantonais sautillait dans le silence de la ruelle. Elle envahissait l’heure torride, les recoins derrière les caisses à ordures, les tas de ferraille puante et de planches dont nul jamais ne songeait à se dessaisir. Les voyelles tintaient avec une clarté extrême, bariolée, sans cesse bondissant d’une hauteur à l’autre. Chaque demi-phrase était ponctuée par un claquement de cymbales. (…)
« J’aurais dû identifier l’extrait d’opéra dont madame Fong et moi nous délections, séparés par une porte rouillée et par deux mille ans de traditions peu miscibles, elle accroupie sur son tabouret nain, au milieu des poubelles qui encombrent la venelle du Tarrafeiro, et moi sur ma chaise, encerclé par les morts inutiles et les souvenirs. J’aurais dû citer le titre de l’œuvre. C’est ainsi que l’on procède en littérature.
« Mais la pression du pistolet sur ma tempe avait créé des turbulences en ma mémoire, et j’hésitais entre Mu Gui Ying accepte le sceau du commandement et La fleur de magnolia, n’excluant pas, en troisième hypothèse, La trahison de Wong Fui. », pp. 33-35.

« De l’autre côté de la fenêtre bruissaient des rumeurs inégales. Le brouhaha avait pour origine le hall d’arrivée du terminal, la station de taxis, le centre commercial.
« En cantonais, que ce soit dans les spectacles ou dans la rue, on entend souvent certaines syllabes se suspendre en point d’orgue au milieu des propositions, comme si le locuteur frappé d’hébétude refusait brusquement d’articuler le reste du mot ou de la phrase. Je dressais l’oreille et, jusqu’au petit matin, car le calme jamais ne s’établissait, je faisais collection de ces tons hauts, moyens, descendants, montants, semi-inférieurs, semi-supérieurs ou bas, de ces voyelles qui s’éternisaient, quelquefois avec véhémence, rarement avec langueur.
« Je cueillais cela, je prenais plaisir à moissonner cela, heure après heure, qui enrichissait des jacasseries ou des vociférations à quoi je ne comprenais goutte, et, à l’intention de Gloria, je le répétais. », pp. 48-49.

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16 décembre 2006

Lecture à Hong Kong

André Malraux, Les conquérants, in Romans, Paris, Pléiade, 1947, rééd. 1960.

5 juillet [1925].
9 heures.

En rade de Hongkong.

IMG_0455« Nous venons de dépasser le phare. Les tentatives de sommeil ont été abandonnées ; hommes et femmes sont sur le pont. Limonades, whisky-sodas. Au ras de l’eau, des lignes d’ampoules électriques dessinent en pointillé lumineux le contour des restaurants chinois. Au-dessus, la masse du rocher fameux, puissante, d’un noir compact à la base, monte en se dégradant dans le ciel, et finit par arrondir au milieu des étoiles sa double bosse asiatique entourée d’une brume légère. Ce n’est pas une silhouette, une surface de papier découpé, mais une chose solide et profonde comme une matière vraie, comme une terre noire. Une ligne de globes (une route ?) ceint la plus haute des deux bosses, le Pic, comme un collier. Des maisons, on ne voit qu’un semis de lumières incroyablement serrées, presque mêlées au-dessus du profil tremblant des restaurants chinois, et qui se désagrège, comme le noir du roc, à mesure qu’il s’élève, pour aller se perdre là-haut dans les étoiles éclatantes et lourdes. Dans la baie, très nombreux, des grands paquebots dorment, illuminés, avec leurs étages de hublots, dont les reflets en zigzag se mêlent dans l’eau encore chaude à ceux de la ville. Toutes ces lumières dans la mer et dans le ciel de Chine, ne font pas songer à la force des Blancs qui les ont créées, mais à un spectacle polynésien, à l’une de ces fêtes dans lesquelles des dieux peints sont honorés par de grandes libérations de lucioles lancées dans la nuit des îles comme des graines… (…).

Le matin

« Des matelots du paquebot portent nos bagages dans la chaloupe de la Compagnie. Aucun coolie n’est venu proposer ses services. Nous filons au ras de la mer, à peine secoués par cette eau épaisse de lagune. Soudain, au moment où nous doublons un petit cap hérissé de cheminées et de signaux, le quartier des affaires se montre : de hauts édifices en profil le long du quai, une ligne de Hambourg ou de Londres écrasée par un cône de végétation intense et un ciel sur lequel l’air transparent tremble comme s’il sortait d’un four. La chaloupe accoste au débarcadère de la gare, d’où le chemin de fer, naguère, partait pour Canton. (…)

IMG_0485pt« Voici la rue principale. Limite du roc et de la mer, la ville, édifiée sur l’une, accrochée à l’autre, est un croissant dans lequel cette rue, coupée perpendiculairement par toutes les rampes qui joignent le quai au Pic, dessine en creux une grande palme. Toute l’activité de l’île, d’ordinaire, s’y concentre. Aujourd’hui, elle est déserte et silencieuse. (…)

« Voici des magasins chinois : bijouteries, marchands de jades, commerces de luxe ; je rencontre moins de maisons anglaises ; et, la rue décrivant brusquement un coude, je cesse d’en voir. Ce coude est double et la rue semble fermée comme une cour. Partout, à tous les étages, des caractères : noirs, rouges, dorés, peints sur des tablettes verticales ou fixés au-dessus des portes, énormes ou minuscules, fixés à hauteur des yeux ou suspendus là-haut, sur le rectangle du ciel, ils m’entourent comme un vol d’insectes. Au fond de grands trous sombres limités par trois murs, les marchands aux longues blouses, assis sur un comptoir, regardent la rue. Dès que je parais, ils tournent leurs petits yeux vers des objets pendus au plafond depuis des millénaires : sèches tapées, calmars, poissons, saucisses noires, canards laqués couleur de jambons, ou vers les sacs de grains et les caisses d’œufs enrobés de terre noire posés sur le sol. Des rayons de soleil denses, minces, pleins d’une poussière fauve, tombent sur eux. Si, après les avoir dépassés, je me retourne, je rencontre leur regard qui me suit, pesant, haineux. (…) », pp. 29-31.

Wang Anyi, Les Lumières de Hong-Kong (Xianggang de qing yu ai, 1995), traduit du chinois par Denis Bénéjam, Arles, Picquier, 2001.

« Hong-Kong était un immense terrain pour retrouvailles fortuites, c’était un lieu d’essence magique propice à d’innombrables rencontres. Elle partageait son identité avec ses citoyens passionnés, hommes et femmes qui chaque nuit se retrouvaient à l’occasion de réunions ou de fiançailles, et qui propageait avec ardeur sa convivialité chaleureuse et sa musique. Cette musique de Hong-Kong c’était le jazz de la génération des vingt à trente ans : puissante, fondée sur l’improvisation, elle portait aussi la marque des blessures du cœur. Celles-ci se traduisaient par la recherche de la solitude en pleine animation, par le refus de la joie lorsqu’elle se présentait, par une sorte de douceur et par des secrets. La ville laissait ses lumières allumées jusqu’à l’aube et lorsque, de surcroît, du jazz y était joué quelque part, que la pulsation de son tempo s’exprimait avec débordement, cela lui conférait un pouvoir d’excitation indicible. A certains moments, le jazz était capable de jaillir et de s’élever, comme les projections de lave de la bouche d’un volcan. Mais à d’autres moments, sa musique était ténébreuse, exprimée à la lueur des bougies d’un café, elle était alors interprétée par un saxophone solo et sa qualité d’improvisation, sa richesse de narration vous forçaient à écouter son chant en retenant votre souffle. Parfois encore, sans que sa musique cesse complètement, ni qu’elle se redéploie avec force, le jazz s’exprimait avec calme, lenteur et retenue, on songeait au passage dans le corridor de terre battue qui accède au champ de courses lorsque les réverbères défilent l’un après l’autre. Il avait un parfum de classicisme, son rythme était bien ordonné, de son thème s’écoulait son âme originelle. Sa mélodie se déroulait et se déployait mais elle créait un suspense sur l‘issue à venir. Son terme restait confus. Elle progressait de concert avec la durée et vous entraînait jusqu’à la fin que les premières notes contenaient déjà. C’était une de ces musiques qui laissent un sillage derrière elles. Quant à la richesse narrative de cette musique-là, elle était réellement incomparable. Hong-Kong, ville passionnelle, portait parfois à l’adultère, des rendez-vous y devenaient des rencontres amoureuses. Ici, face au bout du monde, il n’était question que d’amour. Tendu entre les noirs d’encre du ciel et de la mer, un gigantesque filet emprisonnait tous les cœurs. Il importait peu que le jour qui venait de s’écouler s’inscrive dans une année précise, il importait peu que la mer ou les gens eux-mêmes en fassent également partie. Tous allaient être inexorablement pris, tout comme les roches subissent l’érosion du vent, tout comme les algues se fixent à une pierre. Le filet n’était ni en mouvement ni immobile, ni silencieux ni bruissant, ni lumineux ni obscur, il n’était pas même heureux ou triste. », pp. 7-8.

IMG_0494pt« Si l’on contemplait suffisamment longtemps les lumières de l’île de Hong-Kong, celles-ci vous laissaient entrevoir toute leur portée tragique. Elles semblaient perdues entre les ténèbres du ciel et de la mer, alors que ceux-ci s’imposaient comme des certitudes absolues, écrasantes. "Hong-Kong donne à voir tant de merveilles qu’il est impossible au regard d’arriver à les saisir toutes en même temps !" songea Laowei, fasciné par le spectacle. Les splendeurs de l’île prenaient leur source dans les contrastes extrêmes qui marquaient son identité : ce promontoire exceptionnel s’avance tout au bout du monde et pourtant il est juste sous vos yeux. C’est une terre si désolée que personne ne songerait à y apercevoir la fumée d’une habitation et pourtant sa richesse est aussi éclatante que celle d’un magnifique brocart. Elle peut se montrer complètement solitaire et d’une quiétude absolue, alors qu’au même moment elle est trépidante et noyée sous le bruit. Dans les noirs d’encre si intenses qui composent ici le ciel et la mer, c’est la ville la plus puissamment éclairée que l’on puisse admirer. Elle apparaît d’un seul coup, et c’est comme cela qu’on la reçoit, sans le moindre préambule. Ses qualités comme ses défauts ne se révèleront pas non plus graduellement. Enfin, elle débute à tel endroit et disparaît à tel autre tout aussi brutalement. Elle n’existe qu’entre cette extrémité-ci et celle-là.  Hong-Kong est le résultat d’une parenthèse de l’Histoire et pourtant sa personnalité a été forgée par l’ensemble de sa population. Sa nature l’a mise à proximité immédiate de la République populaire de Chine et pourtant elle est aussi un véritable navire isolé en haute mer. (…)

« Les soirées de l’île n’étaient en effet pas "tardives" ou "pas trop tardives". La vie nocturne n’y avait tout simplement aucun horaire, elle était juste là, statique, sans début ni fin. Des voitures filaient silencieusement, elles partaient traverser la baie en empruntant le tunnel sous-marin. Le bruissement du trafic faisait penser au balancement des algues du rivage quand il se mêle au ressac (…). », pp. 37-40.

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08 décembre 2006

Lecture à Canton

André Malraux, Les conquérants, in Romans, Paris, Pléiade, 1947, rééd. 1960.

Juillet.

[Canton]

« Voici la vieille Chine, la Chine sans Européens. Sur une eau jaunâtre, chargée de glaise, le canot avance comme dans un canal, entre deux rangs serrés de sampans semblables à des gondoles grossières avec leur toiture d’osier. A l’avant, des femmes presque toutes âgées cuisinent sur des trépieds, dans une intense odeur de graisse brûlée ; souvent, derrière elles, apparaît un chat, une cage ou un singe enchaîné. Les enfants nus et jaunes passent de l’un à l’autre, faisant sauter comme un plumeau plat la frange unique de leurs cheveux, plus légers et plus animés que les chats malgré leurs ventres en poire de mangeurs de riz. Les tout petits dorment, paquets dans un linge noir accroché au dos des mères. La lumière frisante du soleil joue autour des arêtes de sampans et détache violemment de leur fond brun les blouses et les pantalons des femmes, taches bleues, et les enfants grimpés sur les toits, taches jaunes.  Sur le quai, le profil dentelé des maisons américaines et des maisons chinoises : au-dessus, le ciel sans couleur à force de lumière ; et partout, légère comme une mousse, sur les sampans, sur les maisons, sur l’eau, cette lumière dans laquelle nous pénétrons comme dans un brouillard incandescent.

« Nous accostons. Une auto qui nous attendait nous emmène aussitôt à vive allure. Le chauffeur, vêtu de l’uniforme de l’armée, fait ronfler sans cesse son klaxon, et la foule reflue précipitamment, comme poussée par un chasse-neige. A peine ai-je le temps d’entrevoir, perpendiculairement à notre course, une multitude bleue et blanche – beaucoup d’hommes en robes – encadrée par des perspectives de stores ornés de gigantesques caractères noirs et constamment trouée par les marchands ambulants et les manœuvres qui avancent au pas gymnastique, le corps déjeté, l’épaule courbée sous un bambou aux extrémités duquel pendent de lourdes charges. Un instant, apparaissent des ruelles aux dalles crevassées qui finissent dans l’herbe devant quelque bastion à cornes ou quelque pagode moisie. (…)

« Quittant le quartier commerçant de la ville, l’auto s’engage dans un boulevard tropical bordé de maisons entourées de jardins, sans promeneurs, où l’éclat blanchâtre et mat de la chaussée brûlante n’est taché que de la silhouette d’un marchand de soupe bientôt disparu dans une ruelle. (…) », pp. 56-57.

« Même dans le domaine des idées, ou plutôt des passions, m’explique Garine pendant que nous dînons, nous ne sommes pas sans force contre Tchang-Daï. Toute l’Asie moderne est dans le sentiment de la vie individuelle, dans la découverte de la mort. Les pauvres ont compris que leur détresse est sans espoir, qu’ils n’ont rien à attendre d’une vie nouvelle. Les lépreux qui cessaient de croire en Dieu empoisonnaient les fontaines. Tout homme détaché de la vie chinoise, de ses rites et de ses vagues croyances, et rebelle au christianisme, est un bon révolutionnaire. Tu verras cela à merveille dans l’exemple de Hong et de presque tous les terroristes que tu auras l’occasion de connaître. En même temps que la terreur d’une mort sans signification, d’une mort qui ne rachète ni ne compense, naît l’idée de la possibilité, pour chaque homme, de vaincre la vie collective des malheureux, de parvenir à cette vie particulière, individuelle, qu’ils tiennent confusément pour le bien le plus précieux des riches. C’est à ces sentiments que les quelques institutions russes apportées par Borodine doivent leur succès ; c’est eux qui poussent les ouvriers à exiger, dans les usines, des commissions de contrôle élues, non par vanité, mais pour atteindre le sentiment d’une existence plus réellement humaine… N’est-ce pas un sentiment semblable : celui de posséder une vie particulière, distincte au regard de Dieu, qui fit la force du christianisme ? Qu’il n’y ait pas loin de tels sentiments à la haine, et même du fanatisme à la haine, je le vois tous les jours… Si l’on montre à un coolie l’auto de son patron, cela peut avoir plusieurs effets ; mais si le coolie a les jambes cassées… Et il y a beaucoup de jambes cassées en Chine… Ce qui est difficile, c’est de transformer les velléités de Chinois en résolutions. Il a fallu leur inspirer la confiance en eux-mêmes, et par degrés, afin que cette confiance ne disparût pas après quelques jours ; leur montrer leurs victoires, nombreuses et successives, avant de les faire combattre militairement. La lutte contre Hongkong, entreprise pour bien des raisons, est excellente pour cela. Les résultats ont été brillants ; nous les faisons plus brillants encore. Cette ruine qu’ils voient s’appesantir sur le symbole de l’Angleterre, ils désirent tous y participer. Ils se voient vainqueurs, et vainqueurs sans avoir à supporter les images guerrières auxquelles ils répugnent parce qu’elles ne leur rappellent que des défaites. (…) », pp. 80-82.

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Lecture à Canton

"(...) L'histoire des Conquérants, qui commence en juin 1925, s'articule autour des révoltes à Canton et Hongkong et des actions du jeune Pierre Garine, de Suisse, qui a choisi le camp des Chinois révolutionnaires. Si le livre fit tant impression, cela est dû principalement à la manière dont Malraux a campé le personnage principal: un homme qui n'était ni un nationaliste, ni emporté par des sentiments religieux ou par quoi que ce soit, quelqu'un qui prétendait être totalement apolitique. Sa seule motivation était peut-être une vague peur de vivre. Bien que la vie, d'après Garine, l'alter ego de Malraux, soit complètement absurde et dépourvue de sens, il lutte aux côtés des Chinois opprimés. A l'opposé de ce personnage il y a Borodine, le bonze russe du parti qui désire imposer aux Chinois le modèle communiste soviétique, le terroriste Hong et le pacifiste Tcheng Dai, une sorte de personnage à la Gandhi dont le suicide est l'ultime protestation.
Le manque de moralisme politique et d'optimisme révolutionnaire dans Les Conquérants ne fut pas apprécié partout. Le livre fut interdit tant dans la Russie communiste que dans l'Italie fasciste. Dans une réplique à l'adresse de Trotski, qui trouvait que Garine aurait pu éviter beaucoup de gaffes à Canton s'il avait suivi la bonne ligne de conduite marxiste, Malraux répondit que le livre n'était pas une chronique romancée de la révolution chinoise mais une critique de la condition humaine. Dans son célèbre livre, La condition humaine, publié aux Pays-Bas sous le titre éloquent Het menselijk tekort (la faiblesse humaine), Malraux développa davantage le thème de l'action versus le moralisme/nihilisme (...)."
http://www.kb.nl/bc/koopman/1940-1950/c46-fr.html

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29 novembre 2006

Lecture à Shanghai

Wang Anyi, Le Chant des regrets éternels (Chang hen ge, 1995), traduction Yvonne André et Stéphane Lévêque, Picquier, 2006.

regrets

Pour un observateur qui dominerait Shanghai, le spectacle des longtang est impressionnant. Toile de fond sur laquelle ressortent rues et buildings comme autant de lignes et de points, semblables aux rides du pinceau qui, dans une peinture traditionnelle, suggèrent les ombres, ces ruelles meublent les vides. A la nuit tombante, quand les lumières s'allument, ces points et ces lignes s'éclairent et les grands pans d'ombre, derrière, forment les ruelles de Shanghai. Ce sombres, vagues déferlantes semblant repousser les lumières, prennent une épaisseur sur laquelle flottent points et lignes qui la fragmentent, ainsi la ponctuation qui délimite les phrases d'un texte. Ces ombres sont un gouffre: si on y jetait une montagne, elle serait engloutie sans un bruit. On dirait en effet que de nombreux écueils s'y dissimulent et qu'un moment d'inattention peut vous faire chavirer. Toutes les lumières de ces points et ces lignes ressortent sur les ombres de Shanghai depuis plusieurs dizaines d'années. L'éclat de ce Paris de l'Orient se déploie lui aussi sur ce fond d'ombre depuis plusieurs dizaines d'années. A présent, tout semble vieux, laissant peu à peu apparaître les marques du temps. (..., p. 15)

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