03 janvier 2007
Ruelles maimai (買賣)
Les longtang (弄堂) de Shanghai, comme presque toutes les ruelles commerçantes chinoises (et taïwanaises), s'organisent en corporations. Une ruelle entière sera dédiée à la célébration des robes de mariage et de soirée avec tous les matériaux nécessaires à leur créations, des rouleaux de tissu soyeux, chatoyant, velouté, fleuri, blanc ou rouge (respectivement pour une robe de mariée à l'occidentale ou à la chinoise); fils de toutes les couleurs et aiguilles assorties; pressions, boutons et fermetures éclair; boutons-rosaces de tissu style traditionnel, sous toutes les formes déjà inventées ou celles que la cliente voudra imaginer, à l'aide de la couturière et de sa machine à coudre, imbriquées entre les robes pendant de leur cintre, la cabine d'essayage (le rideau et la place exiguë réservée aux essayages) et les bobines de parements de dentelle, de lisérés de strass et de rubans satinés; broches de brillants, serre-têtes de velours et diadèmes de princesse; fleurs artificielles, faire-parts et cartes de voeux. Luxe et luxuriance cheap reflétés à l'infini dans les vitrines, dans les cadres argentés enserrant de fausses mariées minaudantes, dans les miroirs en pied au fond des boutiques étroites et dans les yeux des jeunes filles, dédoublés par ceux de leur mère, qui rêvent de ce jour qui scellera leur destin à un homme absolument absent du paysage.
Une autre ruelle sera consacrée à l'univers électrique (écheveaux de fils colorés emmêlés, prises disparates et outils spécialisés), dans des échoppes de béton nu encombrées de cartons et d'étagères dans lesquelles farfouillent de jeunes hommes en bras de chemise, tandis que leurs patrons plus âgés jouent aux cartes sur le trottoir (même tableau pour la rue des ventilateurs, de l'air conditionné, des tuyaux, de la plomberie, des garages...).
Rue des meubles anciens, avec leurs bibliothèques rondes à rayonnages échelonnés, leurs tables carrées à motifs ajourés volutés ou géométriques, leurs chaises inconfortables à hauts dossiers et accoudoirs élevés, leurs armoires en bois rouge et leurs coffrets à verrous de laiton...
Rue des cuisines aménagées ou des salles de bain...
上海 Shanghai, mercredi 29 novembre, dimanche 3 décembre
Rue des oiseaux (cages, graines, piaillements, chants et roucoulements), rue des fleurs (roses, chrysanthèmes, bambous et bonsaïs), rue des femmes (toute la gamme des vêtements: un stand chaussettes, bas et collants, un stand pyjamas, un stand "chinoiseries", un stand jeans, un stand mini-jupes...), rue des téléphones, rue des ordinateurs, rue des contrefaçons, rue des montres, rue du jade, rue des poissons, rue des antiquités (le tout réduplicable à l'infini dans d'autres villes). Et partout, des rues érigées en honneur à la nourriture.
香港 Hong Kong, Nuren Jie, Mongkok, Cat Street, Lei Yue Mun, Niao Yuan, Hua Jie, lundi 18, mardi 19 et mercredi 20 décembre
Rue des produits séchés: racines, fortifiants, lamelles de bois de senteur, épices, champignons, viande duveteuse, petits poissons et sèches géantes, mâchoires de requin, fleurs de rose, de chrysanthème ou de jasmin, thés, baies et onguents aux multiples spécificités: aliments yin ou yang (陰陽), temps d'infusion, indiqués pour le soin des troubles de la rate, du sommeil, de la virilité, de la fertilité, pour le corps ou pour l'esprit, conseillés pour la préparation de l'agneau, du porc ou du poisson, à manger ou à boire au printemps, en hiver, en été, à éviter en cas d'encombrement des bronches ou d'insomnie, à prendre en cas de maladie vénérienne ou de dépression saisonnière...
台北 Taipei, Dihuajie, mercredi 3 janvier
Quant aux bazars dispersés d'un bout à l'autre du continent et de l'île (Taïwan), ils confirment l'ubiquité du trash chinois uniformisé: vous pouvez assortir la soie de votre qipao (旗袍, rob chinoise fendue jusqu'en haut des cuisses) à votre sac festonné ou à votre étui à lunettes ou à rouge à lèvres, compléter votre collection de sapèques, acquérir des affiches révocul à la pelle ou des pendentifs de bouddhas et de tortues rédupliqués en déchets de jade pour votre cellulaire.
26 décembre 2006
Spectacles de rue
Hutong (胡同) de Pékin (北京, Beijing), longtang (弄堂)
de Shanghai (上海), ruelles de Canton (广州, Guangzhou) et Hong Kong (香港,
Xianggang), ruas,
estradas et calçadas de Macao (澳门,
Aomen), parcs:
- Les sanlunche
(三轮车) avec des pyramides de charbon et les pousse-pousses convertis en lieu
de sieste entre deux courses exténuantes; le déchargement à tours de bras de
cargaisons de baicai (白菜, chou
chinois) dignes de traversées atlantiques par peur des pénuries hivernales; les
roulottes à bras vitrées vendant diverses denrées, des pommes d'api
cristallisées au kimchi coréen,
en passant par toutes les sortes de soupes et de chaomian (炒面, nouilles sautées) imaginables; les
stands ouïgours de brochettes d'agneau pimentées, accompagnées de shaobing (烧饼, galettes de pain) et grillées sur
de petits réchauds à charbon dont les vendeurs, reconnaissables à leur visage
non Han d'Asie centrale (yeux non bridés et long nez) et à leur calotte blanche
musulmane, activent le feu en l'éventant; les stands de journaux où s'empilent
des pierres pour empêcher l'envol au vent des nouvelles et auquel le marchand
accroche un porte-voix automatique qui répète inlassablement la criée "Wanshang Ribao, Wanshang Ribao" (晚上日报, Le Quotidien du soir de Pékin); les sanlunche qui tournent dans un quartier
pour récupérer le vieux papier, les bouteilles vides, les cannettes ou le vieux
métal et la ferraille, au son d'une mélopée distincte pour chacun des matériaux
et chacun des vendeurs et reconnaissable aux oreilles exercées des habitants du
quartier (voir les descriptions de ces mélopées oubliées en Europe dans La recherche du temps perdu de Proust et Le marchand des quatre saisons de
Fassbinder); dans le sud, l'accompagnement de ces voix par le son clair et répétitif
d'une paire de claquettes en bois; les enfants qui courent et jouent, en
surveillant du coin de l'oeil les petits à quatre pattes en culottes fendues;
les vieux assis sur le pas de la porte sur un petit tabouret bancal; les nuées
de poussière s'envolant de chaque seuil, car chacun balaie devant sa porte; les
courses précipitées vers les toilettes publiques, un long bout de papier blanc
flottant à la poursuite d'un pas pressé; les tables basses pliantes et les
petits tabourets sur lesquels on se retrouve plus accroupi qu'assis pour
engloutir avec des bruits d'aspiration les nouilles servies dans un bol
enveloppé d'un sachet de plastique (ça évite la vaisselle) avec des baguettes
de bois jetables qu'il convient de frotter énergiquement l'une contre l'autre
afin d'en ôter les échardes; les stands de patates douces, de marrons ou de
maïs grillés sur de petits fourneaux à charbon; les cordonniers qui opèrent au
coin d'une rue et qui, avec deux clous et un peu de colle vous réparent vos
chaussures en quelques minutes, pendant que vous attendez, assis sur un petit
tabouret, protégé de la pluie comme du soleil par un parasol chancelant,
chaussé des pantoufles que l'on vous enfile le temps de la réparation; les
réparateurs de vélos qui font tourner à vide les roues d'un vélo posé sur sa
selle devant leur petite cabane de bois ou leur simple pancarte xiuche (修車, réparation de vélos); dans le sud,
les échoppes et les stands de brochettes de calamars, de boulettes de viande ou
de poisson, de fruits frais pressés, de thés médicinaux, d'oeufs bouillis au
thé, qui colonisent chaque coin de rue...
北京 Pékin, hutong
autour de Gulou (鼓楼, la Tour du
Tambour) et autres rues et ruelles, mardi 21 et dimanche 26 novembre 2006
上海 Shanghai, longtang
autour de Nanjinglu (南京路), la
principale rue commerçante, et autour de l'ancienne concession française,
samedi 2 décembre 2006
广州 Guangzhou, quartier autour de Jianshedamalu (建设大马路), 7-15 décembre; Beijinglu (北京路), vendredi 8 décembre; Dongshankou (东山口), lundi 11 décembre; autour des
temples de Guangxiaosi et Liutasi (六塔寺), autour du quartier de Shanjiulu (山九路), vendredi 15 décembre 2006
香港 Hong Kong, quartiers de Tsim
Sha Tsui (尖沙咀) et Mongkok (旺角), 16-22 décembre 2006
27 novembre 2006
Mode indémodable
Les bas opaques couleur sable des vendeuses, serveuses, coiffeuses, marchandes de fruits et légumes.
Les chignons choucroute, la couche de fard et les sourcils peints au crayon de la quarantaine modeste mais élégante.
Les sous-vêtements d'hiver (caleçons longs) qui dépassent subrepticement du bas du pantalon nylon pour venir trancher sur l'inévitable paire chaussettes blanches grisâtres de crasse et mocassins déformés.
Le manque de goût général dans l'habillement: complets en nylon brillant mal coupés, colifichets, broderies, petits brillants et chaînettes dorées, mode du bermuda ou short, porté avec des bottes, avec le mi-bas qui dépasse et les jambes nues, marcels apparents, casquettes en dentelle rose (pour les garçons), et j'en passe...

26 novembre 2006
Miroirs sociaux
La façon de courir ridicule des jeunes filles, qui résulte en un dandinement aussi absurde qu'inefficace, puisqu'elles ne soulèvent pas les pieds et dépensent toute leur énergie en un balancement a contretemps de leurs mains ramenées à la hauteur des oreilles et en un dodelinement coordonné de la tête. La théorie élaborée par les ignares étrangères imperméables au charme de ces frêles créatures pour tenter d'expliquer cette inutile chorégraphie est qu'elles courent ainsi parce que c'est "chou", tout comme c'est "chou" de se blottir tendrement dans le cou de son nanpengyou (男朋友, petit copain) en laissant pendre ses cheveux pour cacher son visage et éviter tout dialogue, avec les jambes en X - genoux qui se touchent et orteils tournés vers l'intérieur - les bras serrant le sac, en position de bébé recroquevillé. Il est "chou" également de gratifier ledit nanpengyou d'une moue boudeuse lorsqu'il vient de commettre innocemment une bourde irréparable ou de se lisser incessamment les cheveux afin que les mèches raides d'une coupe à la mode encadrent parfaitement le visage. Quant à l'habitude de se couvrir la bouche quand elles rient ou sourient, il paraîtrait que ce serait parce qu'il est de la plus effrontée impolitesse de montrer ses dents. Admettons.
Autant les avatars du tan lianai (谈恋爱, courtiser, interminable période de fréquentation platonique, littéralement "parler d’amour") peut avoir des aspects naïfs et agaçants, autant les vieux couples sont touchants de complicité, se parlant doucement à l'oreille durant les longs trajets de métro ou les promenades dans les parcs. Le concept de yuanfen (缘分, affinité prédestinée) qui guide ces alliances demeure néanmoins complètement imperméable à mes yeux.
Les gens qui lisent éperdument dans les librairies, assis par terre, sur les petits tabourets en plastique rose ornés de nounours mis à disposition par l'établissement ou debouts, accoudés ou adossés à un rayon, jeunes et vieux, hommes et femmes répartis au gré d'un classement souvent abscons: jeunes filles émues par des romans d'amour, jeunes garçons plongés dans des romans d'aventure ou de cape et d'épée (voir Les garçons de cristal de l'écrivain taiwanais Bai Xianyong), hommes en complet veston exhumant des rayons de science politique, d'économie ou de buizzzness les secrets de la réussite et de l'ascension sociale, jeunes hommes boutonneux à lunettes absorbés dans des manuels de programmation, vieux messieurs dignes tournant lentement les pages de recueils de sentences, contemplant les reproductions des calligraphies des grands maîtres ou explorant prudemment des volumes de littérature contemporaine, jeunes filles aux cheveux teints de noir vêtues tremblant à la lecture de livres de terreur, vieilles dames compulsant les étalages de contes pour enfants, femmes mûres rêvant d'amours exotiques, zhishifenzi (知识分子, intellectuels) à serviette de cuir énumérant patiemment toutes les dynasties de l'histoire multimillénaire de la Chine, jeunes garçons timides apprenant par coeur des poèmes romantiques, garçons branchés passionnés de science-fiction... Tout le monde lit jusqu'à l'heure de la fermeture à 9h du soir, chacun dans son coin échappant à l'agitation des acheteurs compulsifs qui vont et viennent entre les différents domaines, chacun emporté dans un rêve qui l'enclot en lui-même, indifférent aux lumières agressives des néons, enfouissant entre les pages empruntées ses doutes, espoirs, regrets, ainsi que l'intuition d'une lecture inachevée. Accompagnée de l'indispensable guide capable de percer les arcanes du classement, de déchiffrer d'un coup d'oeil les noms d'auteurs inconnus, de jauger en quelques minutes de la qualité de l'ouvrage, de conseiller et de se charger des recherches sur le catalogue informatique. J'ai nommé et remercie Dandan (丹丹), experte littéraire et traductrice en chinois du poète romand Philippe Jaccottet.
Librairies autour de l'Université de Pékin (Beijing Daxue, 北京大学, Beida), jeudi 23 et dimanche 26 novembre 2006
23 novembre 2006
Jeux et dangers des transports
La gouaille des chauffeurs de taxi pékinois et les xiangsheng (dialogues comiques très populaires et absolument incompréhensibles entre un idiot et un je-sais-tout) qui passent à toute heure à la radio et font doucement, amèrement, aigrement sourire ou franchement rire les siji (chauffeurs).
Les foules de cafards (tous ces cheveux noirs vus de dos) qui se pressent dans les couloirs de métro aux heures de pointe et l'impossibilité - malgré l'installation de barrières métalliques en zigzag - de faire admettre la validité du concept de queue et d'empêcher les voyageurs en partance de se précipiter dans la voiture avant que les autres passagers n'en descendent.

Pékin, station de métro de Xizhimen, jeudi 23 novembre 2006.
Jeux et rituels matinaux et crépusculaires
Jeux divers au crépuscule: badminton avec ou sans raquette (le volant envoyé sur le pied en cercle), échecs chinoises, mah-jong sur les terrasses du sud.
Installations sportives dans les parcs ou au bord de la route: sorte de jouets d'enfants aux couleurs vives du plastique (rouge, jaune, bleu), sur lesquels on peut s'assouplir la taille (balancement de gauche à droite ou plate-forme tournante), marcher ou pédaler, le tout conçu pour le maintien de la forme des personnes âgées.

Pékin, dimanche 26 novembre
Guangzhou, lundi 11 décembre
Macao, dimanche 24 décembre
Les rituels matinaux du parc: marcher pieds nus sur une aire de petits pavés (massage), marcher à l'envers ou les bras écartés pendant une demi-heure, promener son oiseau dans sa cage, papoter et ragoter avec ses vieilles copines, taiqijuan, kongfu et autres exercices bizarres non-identifiés, danse rythmique au son d'une radio crachotante pour les femmes au foyer cinquantenaires (peut-être un traitement anti-ménopause?) avec divers accessoires: pompons, éventails, claquettes de bois (la consécration consistant à passer à la télévision pendant une émission de variété de l'après-midi), footing et parcours vita, promener sa vieille mère, méditer en contemplant le lever du soleil, jouer au cerf-volant, rester assis sur un banc, lire le journal, puis aller manger une soupe de hun-tun ou de nouilles avec quelques baozi et la série télévisée historique du matin.
Pékin, parc de Chaoyang, jeudi 23 novembre à l'aube (si,si)
22 novembre 2006
Les à-côté de la bouffe
Les armées de serveurs et de serveuses dans les restaurant et leurs huanying-guanglin (欢迎光临 bienvenue) modulés sur tous les tons. Les bières tièdes si vous ne spécifiez pas que vous la voulez froide (autant dire glacée pour être sûr) et le thé tiède si vous n'en demandez pas du chaud. Le réflexe du "hello - okay - bye bye", puisque tous les étrangers parlent anglais, mais bonne chance à celui qui sans parler un mot de chinois voudra commander un plat dans un restaurant qui ne s'est pas encore muni de menus avec photos.















