24 décembre 2008

Chungking Express

Les rues de Hong Kong se teintent de l’ennui de la Grande Hébétude et de « la mélancolie présomptueuse de l’éternité » insufflées par les longues digressions alambiquées de La Montagne magique (Thomas Mann), qui pénètrent le climat subtropical de tempêtes de neige et de solitudes glaciaires, de mondanités bourgeoises et de jeux de hasard abstraits, sur fond de fourmilière paniquée par les derniers soubresauts boursiers. Le Peak en paraîtrait presque enneigé sous la pleine lune et les milliards d’ampoules s’embuent de flocons à mes yeux myopes qui aimeraient tant éviter sapins de Noël et vendeurs à bonnets de Père Noël.

Encore l’une de ces villes où l’on change de rive…

Tsim Sha Tsui, ses mythiques Mirador et Chungking Mansions décrépites, ses hordes de Pakistanais qui poussent dans les boutiques de tailleur et d’électronique, ses déplacements de cartons et de sacs à carreaux, ses « massage, massage » pareils au vrombissement des mouches, ses backpackers décatis mêlés à la foule des consommateurs de Rolex-Patek-Prada.

De l’autre côté, au prix modique d’une traversée sur ces ferries nonchalants dont on bascule les dossiers des sièges à chaque changement de rive, Central et ses tours (trous) bancaires, ses passerelles labyrinthiques au-dessus des vieux trams à impériale bringuebalants, son escalator géant au-dessus des ruelles de bazar sillonnées d’écoulements d’eau de poisson, de parfums d’encens, d’odeurs de plats de tous les coins du globe, ses trois pièces sombres chemises blanches empesées et fines cravates noires derrière lesquelles glissent les cocktails de la déconfiture, ses trottoirs aux portes de rideaux rouges devant lesquelles chevauchent, dénudées, de philippines putes sur des tabourets de bar.
Du quarante-neuvième étage d’un typique appartement hongkongais -id est, minuscule- tout cela semble vain comme le grondement de la circulation, le jeu de lego des immeubles enchevêtrés, l’équilibre précaire de tours longilignes ne bénéficiant que de l’assise insuffisante d’une superficie ridicule, l’exubérance des lumières, l’intensité urbaine menacée de tous côtés par la végétation luxuriante qui croule des montagnes environnantes et par les vagues démesurées que pourrait soulever le prochain typhon.
Les plages de sable désertes des îles délaissées, la mélodie incompréhensible du cantonais, les traversées paresseuses au touk-touk somnambule des ferries, les mélanges bigarrés des races, les cahotements du tram et la marche rythmée qui suit le flux apparemment erratique des passants sur passerelles suspendues endorment cependant la conscience, indifférente aux dangers des tentacules du dragon.

Pour d'autres descriptions de Hong Kong (Malraux et Wang Anyi).

Posté par lorellou à 05:17 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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