05 février 2007

Lecture pour Macao

Antoine Volodine, Le port intérieur, Paris, Minuit, 1995.

« Derrière la porte, en effet, dans la ruelle qu’une chaleur malodorante écrasait, une vieille femme s’affairait, l’objectif étant d’écouter une cassette d’opéra chinois. Elle avait réparti ses os les plus amples sur un tabouret microscopique qui la haussait à environ dix centimètres du sol. Puis elle manipulait un petit magnétophone bon marché qui lui résistait modérément et qui ensuite se plia à sa volonté, somme toute raisonnable. Gongs et cymbales annonçaient le début de l’acte. Alors elle se calma. », p. 22.

IMG_0554opera« Dehors, la cassette d’opéra tournait, avec des distorsions et des pleurs.
« La voix suraiguë des actrices chinoises peut frôler le sublime, sans conteste, mais les tympans de Kotter n’étaient pas encore capables de s’en rendre compte. Cette voix sinuait au-dessus des flaques et des ordures qui parsemaient la ruelle, la venelle du Tarrafeiro où maintenant logeait Breughel. Elle vint s’enrouler autour du tueur et elle suscita en lui une grimace, et ensuite elle se déroula autour de Breughel. Celui-ci se remémora plusieurs spectacles. L’espace d’une seconde, il revécut de longues et très longues séances devant des temples, sous des charpentes de bambous, dans la touffeur que les moustiques aggravaient, sous des ventilateurs géants, la nuit.

« Je ne comprenais rien de ce qui se produisait sur les planches. Des généraux à visage peint se querellaient avec des princesses éblouissantes, se fiançaient, se mariaient, complotaient en habits de parade, la tête surmontée de plumes interminables, magnifiques, le dos hérissé de drapeaux. Je t’entendais qui. (…)
« Il y avait de l’insouciance dans l’air. Le public bavardait, mangeait, allait et venait. Le bruit de la circulation s’additionnait au brouhaha des spectateurs. Parfois la rumeur enflait au point que seuls les gongs et les cymbales possédaient assez d’énergie pour la percer. Au début de chaque acte, une lanterne magique était activée, qui projetait sur un bandeau vertical le texte chanté par les interprètes. Puis l’appareil s’enrayait et l’accessoiriste avait soudain un accès de rage et l’éteignait. Tu me disais quels caractères tu avais reconnus et cueillis au vol. Tu faisais des progrès en chinois. Moi, non. », pp. 27-29.

« Derrière la porte, les violons à deux cordes et la mandoline en forme de lune faisaient relâche. Jing hu, er hu et yue qin sont les noms de ces instruments, mais qui s’en soucie ? L’orchestre, quoi qu’il en soit, observait une pause. Non secondée par les musiciens, la soprane discourait sur un mode intermédiaire entre le chant et la déclamation, par groupes scandés de quatre ou cinq syllabes.
« J’adorais ce genre de passage. Ce jour-là, comme de coutume, je n’arrivais pas à y puiser le moindre phonème traduisible. La courbe mélodique du cantonais sautillait dans le silence de la ruelle. Elle envahissait l’heure torride, les recoins derrière les caisses à ordures, les tas de ferraille puante et de planches dont nul jamais ne songeait à se dessaisir. Les voyelles tintaient avec une clarté extrême, bariolée, sans cesse bondissant d’une hauteur à l’autre. Chaque demi-phrase était ponctuée par un claquement de cymbales. (…)
« J’aurais dû identifier l’extrait d’opéra dont madame Fong et moi nous délections, séparés par une porte rouillée et par deux mille ans de traditions peu miscibles, elle accroupie sur son tabouret nain, au milieu des poubelles qui encombrent la venelle du Tarrafeiro, et moi sur ma chaise, encerclé par les morts inutiles et les souvenirs. J’aurais dû citer le titre de l’œuvre. C’est ainsi que l’on procède en littérature.
« Mais la pression du pistolet sur ma tempe avait créé des turbulences en ma mémoire, et j’hésitais entre Mu Gui Ying accepte le sceau du commandement et La fleur de magnolia, n’excluant pas, en troisième hypothèse, La trahison de Wong Fui. », pp. 33-35.

« De l’autre côté de la fenêtre bruissaient des rumeurs inégales. Le brouhaha avait pour origine le hall d’arrivée du terminal, la station de taxis, le centre commercial.
« En cantonais, que ce soit dans les spectacles ou dans la rue, on entend souvent certaines syllabes se suspendre en point d’orgue au milieu des propositions, comme si le locuteur frappé d’hébétude refusait brusquement d’articuler le reste du mot ou de la phrase. Je dressais l’oreille et, jusqu’au petit matin, car le calme jamais ne s’établissait, je faisais collection de ces tons hauts, moyens, descendants, montants, semi-inférieurs, semi-supérieurs ou bas, de ces voyelles qui s’éternisaient, quelquefois avec véhémence, rarement avec langueur.
« Je cueillais cela, je prenais plaisir à moissonner cela, heure après heure, qui enrichissait des jacasseries ou des vociférations à quoi je ne comprenais goutte, et, à l’intention de Gloria, je le répétais. », pp. 48-49.

Posté par lorellou à 05:19 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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