08 décembre 2006

Lecture à Canton

André Malraux, Les conquérants, in Romans, Paris, Pléiade, 1947, rééd. 1960.

Juillet.

[Canton]

« Voici la vieille Chine, la Chine sans Européens. Sur une eau jaunâtre, chargée de glaise, le canot avance comme dans un canal, entre deux rangs serrés de sampans semblables à des gondoles grossières avec leur toiture d’osier. A l’avant, des femmes presque toutes âgées cuisinent sur des trépieds, dans une intense odeur de graisse brûlée ; souvent, derrière elles, apparaît un chat, une cage ou un singe enchaîné. Les enfants nus et jaunes passent de l’un à l’autre, faisant sauter comme un plumeau plat la frange unique de leurs cheveux, plus légers et plus animés que les chats malgré leurs ventres en poire de mangeurs de riz. Les tout petits dorment, paquets dans un linge noir accroché au dos des mères. La lumière frisante du soleil joue autour des arêtes de sampans et détache violemment de leur fond brun les blouses et les pantalons des femmes, taches bleues, et les enfants grimpés sur les toits, taches jaunes.  Sur le quai, le profil dentelé des maisons américaines et des maisons chinoises : au-dessus, le ciel sans couleur à force de lumière ; et partout, légère comme une mousse, sur les sampans, sur les maisons, sur l’eau, cette lumière dans laquelle nous pénétrons comme dans un brouillard incandescent.

« Nous accostons. Une auto qui nous attendait nous emmène aussitôt à vive allure. Le chauffeur, vêtu de l’uniforme de l’armée, fait ronfler sans cesse son klaxon, et la foule reflue précipitamment, comme poussée par un chasse-neige. A peine ai-je le temps d’entrevoir, perpendiculairement à notre course, une multitude bleue et blanche – beaucoup d’hommes en robes – encadrée par des perspectives de stores ornés de gigantesques caractères noirs et constamment trouée par les marchands ambulants et les manœuvres qui avancent au pas gymnastique, le corps déjeté, l’épaule courbée sous un bambou aux extrémités duquel pendent de lourdes charges. Un instant, apparaissent des ruelles aux dalles crevassées qui finissent dans l’herbe devant quelque bastion à cornes ou quelque pagode moisie. (…)

« Quittant le quartier commerçant de la ville, l’auto s’engage dans un boulevard tropical bordé de maisons entourées de jardins, sans promeneurs, où l’éclat blanchâtre et mat de la chaussée brûlante n’est taché que de la silhouette d’un marchand de soupe bientôt disparu dans une ruelle. (…) », pp. 56-57.

« Même dans le domaine des idées, ou plutôt des passions, m’explique Garine pendant que nous dînons, nous ne sommes pas sans force contre Tchang-Daï. Toute l’Asie moderne est dans le sentiment de la vie individuelle, dans la découverte de la mort. Les pauvres ont compris que leur détresse est sans espoir, qu’ils n’ont rien à attendre d’une vie nouvelle. Les lépreux qui cessaient de croire en Dieu empoisonnaient les fontaines. Tout homme détaché de la vie chinoise, de ses rites et de ses vagues croyances, et rebelle au christianisme, est un bon révolutionnaire. Tu verras cela à merveille dans l’exemple de Hong et de presque tous les terroristes que tu auras l’occasion de connaître. En même temps que la terreur d’une mort sans signification, d’une mort qui ne rachète ni ne compense, naît l’idée de la possibilité, pour chaque homme, de vaincre la vie collective des malheureux, de parvenir à cette vie particulière, individuelle, qu’ils tiennent confusément pour le bien le plus précieux des riches. C’est à ces sentiments que les quelques institutions russes apportées par Borodine doivent leur succès ; c’est eux qui poussent les ouvriers à exiger, dans les usines, des commissions de contrôle élues, non par vanité, mais pour atteindre le sentiment d’une existence plus réellement humaine… N’est-ce pas un sentiment semblable : celui de posséder une vie particulière, distincte au regard de Dieu, qui fit la force du christianisme ? Qu’il n’y ait pas loin de tels sentiments à la haine, et même du fanatisme à la haine, je le vois tous les jours… Si l’on montre à un coolie l’auto de son patron, cela peut avoir plusieurs effets ; mais si le coolie a les jambes cassées… Et il y a beaucoup de jambes cassées en Chine… Ce qui est difficile, c’est de transformer les velléités de Chinois en résolutions. Il a fallu leur inspirer la confiance en eux-mêmes, et par degrés, afin que cette confiance ne disparût pas après quelques jours ; leur montrer leurs victoires, nombreuses et successives, avant de les faire combattre militairement. La lutte contre Hongkong, entreprise pour bien des raisons, est excellente pour cela. Les résultats ont été brillants ; nous les faisons plus brillants encore. Cette ruine qu’ils voient s’appesantir sur le symbole de l’Angleterre, ils désirent tous y participer. Ils se voient vainqueurs, et vainqueurs sans avoir à supporter les images guerrières auxquelles ils répugnent parce qu’elles ne leur rappellent que des défaites. (…) », pp. 80-82.

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