23 février 2003

Kunming-Pékin

Kunming-Pékin, 22-24 février (extraits d'une lettre à Christel)
(9e de Ludwig Van, "Mujer con alcuza" de Damaso Alonso, Le jeu des perles de verre de Hermann Hesse)

Je soumets mes pattes de mouche aux cahotements du train, source infinie de rêveries et souvenirs mêlés, écran de télévision mobile, miroir de Stendhal, inducteur chaotique de rêves, illusions, cauchemars, références littéraires...
Entre les wagons, j'essaie de transpercer mes nuages de locomotive et de traverser mon reflet dans la vitre pour plonger dans l'atmosphère fantomatique des quais nocturnes. Arrêt dans une gare sans nom, sur le quai nimbé de l'étrange lumière saumon des lampadaires, un petit groupe trottine vers sa voitures, les uns chargés de cartons ou de ces gros sacs de nylon à carreaux, exilés au long cours réveillant des idées de fuite et de guerres oubliées et perdues, d'autres sans rien que leur veste élimée, paletot d'idéal, les poches bourrées de pipas, ne semblant ne partir nulle part que là où les pousse le vent. Des faux monstres à figure encore trop humaine, revêtus de l'insigne de leur veste jaune fluorescente et de leur casquette, ramassent sur les voies des bouteilles de plastique vides et frappent de leur marteau les roues du train en gerbes d'étincelles (Le Pays de l'alcool, Mo Yan). Les locomotives, leurs trois yeux allumés, semblent tapies comme des bêtes prêtes à s'élancer. Quand le convoi s'ébranle avec d'inquiétants sursauts, l'amoncèlement des rails qui se croisent paraît une menace impossible à contrer pour la ridicule petite cabine d'aiguillage. Défilent des bâtiments vides aux fenêtres béantes comme des trous noirs, seule parfois une salle crûment éclairée au néon révèle quatre ou cinq fauteuils où se recroquevillent des formes cachées sous les couvertures. Rares les fenêtres éclairées où la veilleuse encore allumée et le rideau tiré mais déchiré et béant pourraient esquisser un espace d'intimité.
Condamnée à descendre ma bière en un temps record avant la fermeture de la cantine, le problème étant qu'à ma place je ne peux pas écrire : la table croule de bouteilles et de bocaux de thé, d'épluchures de pipas et de mandarines, de bols de fangbianmian (les nouilles), l'extinction des feux sonne à 22h et les piles de ma lampe de poche sont usées.
Les tertres au bord des voies appellent inéluctablement les montagnes aux fantaisistes découpes en ombres chinoises (ben oui, c'est d'une lamentable banalité) du Guizhou (je suppose), et les légendes de ces montagnes qui portent le nom de leur forme. On traverse des villages, partiellement cachés par les remblais, au creux desquels se nichent de lumineuses enseignes de caractères rouges toujours, et qu'éclairent comme des stades déserts des bouquets de projecteurs conçus pour illuminer des rues désespérément vides que peut-être grattent les griffes des chiens dans leurs poursuites nocturnes d'un accouplement hasardeux. De jour, j'imagine que je verrais au moins sur chaque porte collées les sentences parallèles propitiatoires du nouvel an, sur papier rouge pas encore délavé, encadrant le dieu de la fortune ou un bonheur retourné et arrivé (
), mais tout n'est qu'ombre plus ou moins sombre.
La cantine s'est remplie lors d'une nouvelle halte anonyme, il m'est offert un répit pour écluser mon rêve.

Posté par lorellou à 21:57 - - Commentaires [1] - Permalien [#]


Commentaires sur Kunming-Pékin

    plaisir

    PLAISIR D'AVOIR VOYAGé AVEC TOI, VIRTUELLEMENT BU DE LA BIERE TIEDE ET SOURI DE LA CURIEUSE DEMARCHE DES JEUNES FILLES CHINOISES, JE REFERAI UN PETIT VOYAGE AVEC TOI UN DE CES JOURS, AU PLAISIR DE TE REVOIR
    MICHEL

    Posté par michel barras, 11 avril 2007 à 20:33 | | Répondre
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