20 février 2003

Luguhu

Luguhu, 17-20 février

Prenez un shaker, pratiquez des ouvertures pour laisser s'écouler les liquides que risquent de provoquer virages, secousses et précipices, confiez-le aux mains expertes d'un Tom Cruise du volant, as de la croisière tourmentée (bu shi yifanfengshun, 不是一帆风顺), mettez vos genoux sous le menton et préparez-vous à traverser les montagnes rouges, desséchées, éboulées, écrasantes du Nord du Yunnan (云南, la province du Sud des nuages, on se rapproche du Tibet) pendant une dizaine d'heures. Après ces tourmentes, vous poserez avec soulagement le pied sur le sable, encore tourneboulés par des résidus de mal de mer. Mais après une dizaine de minutes de marche, au détour d'un dernier virage, le vertige reprendra devant la profondeur et la transparence du lac turquoise serti au milieu d'un paysage de garrigue.
Sur la route, vous aurez croisé les Naxis de Lijiang (cape céleste aux sept planètes et deux yeux de grenouille, pantalons blancs et tablier plissé), les Pumis de Ninglang (longues jupes plissées bariolées et coiffure carrée de velours noir), pour arriver au coeur du pays Mosu, où les femmes ressemblent à des princesses avec leurs perruques tressées de perles et les hommes, à des cow-boys (le chapeau et le cheveau).
Mais vos yeux scrutateurs n'ont pas encore aperçu la dizaine de Mosus qui vit au bord de la grève et s'abreuvent encore du paysage : les "auges à cochons" flottent sur le lac encerclé de montagnes de terre rouge plantées de pins, la silhouette étrange et bleutée de la montagne Déesse Mère se découpe au loin...
La déesse mère rencontrait une nuit son amant après une longue séparation, toute la nuit ils parlèrent et s'aimèrent (parlirent et se mirent, parlures et s'émurent, parlarent et c'est marre), oublieux du cours de la lune et de celui du soleil. L'amant n'eut pas le temps de regagner le royaume des dieux avant l'aube et se transforma en montagne. La déesse versa d'amères larmes qui formèrent le lac Lugu et se transforma, elle aussi, en cette montagne bleue qui domine les vallées.
Tout cela pour illustrer les origines des étranges coutumes des Mosus, peuple des plus romantiques, ce qui se comprend après avoir contemplé leur ciel si sombre, plus étoilé que nulle part ailleurs, et un lever de pleine lune sur l'eau. Ne vous y trompez pas, je n'ai pas poussé mes observations ethnographicologiques jusqu'à partager la nuit d'un Mosu, d'ailleurs pour que cela puisse se faire, il m'aurait fallu une maison, qui aurait ressemblé à ça : chalet en bois ou maison en pisé, cour intérieure où pataugent les petits cochons noirs, les poules et le chien; la cuisine avec un buffet en bois au fond, qui abrite en son centre le lare tendance tibétaine trônant au-dessus du foyer où cuisent en permanence les patates; sur un des cotés, le lit de la laomama (
老妈妈), la maîtresse de maison et propriétaire des lieux qui dirige son petit monde (fils et filles, petits-enfants); suspendus aux poutres, des jambons, des saucissons et des épis de maïs servant à confectionner l'immonde poudre de maïs fermentée, parfois un gros cochon posé dans un coin, qui sèche la bouche cousue.
Pour passer ma nuit avec un Mosu, j'aurais été danser la longue et répétitive farandole autour du feu (ils étaient tous très impressionnés par mes performances, il faut dire que les Chinois, eux, n'ont pas le sens du rythme), aurait échangé avec le joli garçon de mon choix une longue mélopée dialoguée, puis il serait venu sur son cheval sous mes fenêtres et serait reparti à l'aube. Rien de plus simple. Le mot mariage n'existe donc pas en mosu et, comme chez les Naxis, un suffixe féminin est laudatif et un suffixe masculin, péjoratif. Tout pour me plaire. Quant à moi, j'ai fini ma farandole envoyée en l'air (pas d'équivoque, au propre pas au figuré, ou est-ce l'inverse, disons lancée en l'air) par cinq ou six de ces petits gars, après avoir tenté sans succès d'apprendre à mon cavalier quelques pas de salsa. Mais même pour un Mosu (s'il sait marcher, il sait danser, s'il sait parler, il sait chanter), c'était mission impossible (sur un fond de techno-disco chinoise, il avait des excuses, j'aurais mieux fait de chanter "La montagne est tellement jolie, quand on grandit auprès d'elle; Heidi en a fait son amie, loin d'elle, elle s'ennuie...", pour Jean-Marc).
A part les Mosus, vivent aussi dans la région pas mal de Tibétains (pas tous très amicaux paraît-il, mais je n'ai croisé que les moines de la lamaserie, en activité, si, si) et d'autres minorités dont je n'ai pas bien compris ni les particularités, ni les origines (il faut dire que beaucoup de gens ici ont peu de chose près mon niveau de mandarin). Maintenant, il ne me reste que quatre ou cinq jours de trajet (2-3 de bus, 2 de train) pour retourner à Tianjin, reprendre ma vie studieuse (bonnes résolutions de nouvel an chinois) et me taire (vous devez être soulagés).

Posté par lorellou à 17:29 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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